Marseille, la cinquième île des Comores…

Les comoriens

Les comoriens

 

Personne, naturellement, n’est en mesure d’indiquer avec précision le nombre des Comoriens se trouvant à Marseille, et cela moins encore depuis que Mayotte est devenu un Département ultramarin en 2011. L’estimation la plus récente et la plus raisonnable avance le nombre de 120 000, ce qui est des plus incertains vu la difficulté à distinguer un Comorien (un étranger) d’un Mahorais (désormais français). En tout cas, Marseille abrite bien plus de Comoriens (au moins le double) que Moroni qui est la ville la plus peuplée de l’archipel des Comores, avec ses 50.000 habitants. On est d’autant plus incapable d’évaluer avec précision le chiffre de cette population qu’elle est pour partie clandestine et qu’on en est donc réduit de ce fait à des évaluations très sommaires. Toutefois cette population tend à se regrouper dans certains quartiers de la ville. Pour prendre le cas de l’un des quartiers comoriens les plus connus, la cité « Les Rosiers », dans le XIVè arrondissement, selon l’un de ses habitants, Kassim Oumouri, on y « trouve 60% de Mahorais, 20% de Comoriens et 15% de Maghrébins ».

 

Les articles de Cécile Baquey-Moreno, journaliste à France Ô, constituent l’une des rares sources fiables, intéressantes et aisément accessibles sur cette question. L’un de ses textes est un compte-rendu qu’elle a donné du livre du « rappeur » comorien Soprano Soprano mélancolique anonyme où ce jeune chanteur raconte sa jeunesse et sa vie à Marseille (cet article est paru et peut se lire dans Première.fr).

 

Saïd M’Roumbaba est né de parents immigrés comoriens en 1979 et sa passion pour la musique, comme sans doute son talent en la matière, l’ont conduit à réussir dans le rap où la concurrence ne manque pourtant pas. À 35 ans, il déclare chanter depuis vingt ans déjà! Je ne retiens ici que les faits qui concernent directement mon propos, en vous invitant à lire le texte dans son ensemble.

 

À une question sur la victoire du Front National aux élections municipales des treizième et quatorzième arrondissements de Marseille, Soprano avoue avoir été déçu par ce vote sans être pour autant étonné. En effet beaucoup de Marseillais issus de l’immigration votent pour le Front National ;  la fin du traitement social de beaucoup de problèmes des immigrants fait que désormais seul l’argent compte dans un contexte où la drogue est désormais la source majeure de revenus. Il précise : « J’en veux un peu à la Gauche, dont je partage un peu les idées, de ne pas avoir fait plus pour les cités. A mon époque, il y avait des associations, des colonies de vacances, des tournois organisés pour les jeunes. Aujourd’hui, il n’y a plus rien. Les jeunes n’ont plus de repères et pour certains l’argent a pris possession de leur cerveau. J’ai écrit une chanson là-dessus dans mon prochain album, Cosmopolitanie. ».

 

Selon Soprano, deux événements majeurs ont marqué l’histoire de l’immigration comorienne à Marseille, l’assassinat d’Ibrahim Ali (que Soprano avait connu à la Savine) en 1995 par des militants du FN et en 2011, le crash de  Airbus A310-300 de la Yemenia (cet avion s’est abîmé à 15 km de Mitsamiouli le 30 juin 2009, avec 142 passagers, pour la plupart Comoriens).

Soprano précise : « Nous allions enregistrer dans cette cité et Ibrahim qui était plus âgé que nous, avait son groupe B.Vice. Sa mort nous a fait réagir. C’était le premier vrai contact violent avec le racisme. Ca nous a tellement marqués que l’on a même changé notre manière d’écrire. ».

 

– Cécile Baquey-Moreno : « Mayotte est devenu département français en avril 2011, vous n’en parlez absolument pas dans votre livre. Qu’est-ce que vous en pensez ? »

– Soprano : « Pour moi, les Mahorais, ce sont mes frères. L’histoire a fait que les trois autres îles des Comores ont choisi l’indépendance. Mayotte est restée française. Ces temps-ci, la situation est devenue très compliquée, mais ce que je peux vous dire encore une fois, c’est que les Mahorais sont mes frères ».

 

D’autres témoins des Rosiers, plus âgés que Soprano, ont un point de vue un peu différent :

« A la question de savoir si le vieux conflit perdure entre Comoriens et Mahorais sur le statut de l’île française, là, ils répondent sans hésiter que « les Comoriens sont jaloux. Ils nous traitent ici comme des traîtres, mais ce ne sont pas des ennemis ». ».

 

« Kassim, plus connu dans la cité sous le nom de « Kassim des Rosiers », pratique depuis des années le milieu associatif. Ce natif de la Grande Comore  habite la cité du 14e arrondissement depuis 15 ans. « Presque tous mes amis sont mahorais », dit-il. « J’aime beaucoup cette communauté, c’est facile de travailler avec eux. Ils s’occupent de leurs enfants et ne pensent pas toujours à leur village natal comme le font les Comoriens. A la cité des rosiers, il y a pleins d’actions positives et de personnes très attachantes mais en ce moment c‘est dur, les adolescents sont devenus très violents. Beaucoup de nos jeunes sont en prison, explique Kassim. Je connais vingt adolescents qui séjournent aux Baumettes. Et puis cette année en 2013, deux jeunes ont été tués lors de fusillades ». ».

 

Toutefois, les conditions de vie quotidienne aux Rosiers ne cessent de se dégrader ; Marie avoue en avoir assez. « Je ne reconnais pas ma cité. Quand je suis arrivée ici en 2005, de Mayotte, il n’y avait pas tous ces problèmes. Aujourd’hui, les jeunes vendent de la drogue, il y a de la violence, moi, je me suis fait agresser deux fois. A cela s’ajoute, la copropriété [ce n’est pas un HLM !] qui se dégrade sans que le syndic ne fasse rien, alors que nous payons des charges. Depuis un an, poursuit Marie, dans les couloirs, les vitres ont été enlevées  pour être remplacées, mais rien n’a été fait. Ainsi, dès qu’il pleut fort, de l’eau entre dans les appartements. On a beau râler, il ne se passe rien ». Un ami de Marie, lui aussi Mahorais,  raconte qu’il s’est retrouvé pendant un an sans ascenseur alors qu’il habite au 14e étage. Tous les deux n’ont qu’une envie : quitter les Rosiers et retourner vivre à Mayotte.[…]

Les Rosiers, c’est une copropriété, et non pas une cité HLM, explique Jean-Yves Pichot, directeur du Centre culturel et social des Rosiers de 1996 à 2007.  La plupart des propriétaires ne vivent plus ici et aujourd’hui des sociétés immobilières se sont spécialisées dans l’achat d’appartements dégradés pour le compte de clients aisés. Un T4 coûte entre 50 000 et 70 000 euros et rapporte 1000 euros par mois. C’est devenu très rentable pour eux, en plus, ils font payer des charges aux locataires et ne font jamais de travaux ».

 

En forme de conclusion ! Cécile Baquey-Moreno donne le texte d’une chanson écrite par Fofana 77 qui peut en faire fonction :

« Je suis fier d’être français

Mais je supporte pas le même drapeau

Vu que ma nationalité,

Ne va pas avec ma couleur de peau.

Etant donné qu’il existe le mythe du bon français,

A la peau peu foncé,

Aux sourcils très français.

Entre moi et vous 97% de différence.

Je savais pas qu’ici on nous jugeait par nos apparences.

C’est peut-être parce qu’on est mate,

Qu’on nous tend les menottes.

C’est peut-être plus diplomate.

A qui on rejette la faute ?

Le président peut se permettre un petit malaise,

Humilié, fouillé rend vraiment mal à l’aise.

Alors on se rassemble,

Vu que dans le cerveau, qui se rassemble, s’assemble.

Les Comoriens on n’est pas les étoiles les plus proches de la lune.

Mayotte Comores, c’est la guerre des étoiles.

MC de la lune. Je passe pas à la une. ».

 

Le 25 octobre 2015 l’une des trois victimes des meurtres à la kalachnikov de la Cité des Lauriers (XIIIè  arrondissement de Marseille) était un Comorien de 15 ans !

 

Par Robert Chaudenson

blogs.mediapart.fr

 

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