Amir Abdou : «Deux clubs africains m’ont aussi contacté»

Pour la 1ère fois de leur jeune histoire, les Comores ont battu l’Île Maurice et disputeront la phase de qualification de la CAN 2019. Un résultat auquel a grandement contribué leur coach lot-et-garonnais.

N’est-il pas un stakhanoviste qui s’ignore ? Sélectionneur des Comores à temps plein jusqu’au 31 mars, Amir Abdou, en voie de renouvellement contractuel, a sacrifié autant de nuits que de jours à la préparation d’une équipe qui a su renouer le fil avec ses meilleurs joueurs expatriés pour étendre son influence sur le continent africain. Interview.

Cette double confrontation face à l’Île Maurice a-t-elle fini de valider la somme de travail consentie de puis de très nombreux mois ?

En quelque sorte oui… Il a fallu que je crédibilise ma démarche afin d’obtenir l’adhésion des joueurs pros qui évoluent dans de grands championnats européens ou dans le championnat turc. La sélection compte désormais 18 expatriés sur un groupe de 23. Leur arrivée ou retour en sélection à travers le projet sportif déterminé constitue la base de nos performances. Ce match à enjeu face à Maurice est le derby de l’Océan Indien. Ils sont les riches, nous sommes les pauvres. Les Comores n’avaient jamais gagné contre eux. La suprématie est telle que notre qualification a eu une résonance particulière.

Alors justement, vous gagnez à l’aller chez vous puis faites le nul au retour…

On s’impose tout d’abord 2 à 0 après avoir été en supériorité numérique durant plus d’une heure. À Maurice ensuite, il a fait très très chaud et humide. J’avais 4 blessés et les actes d’intimidation ont été nombreux pour essayer de déstabiliser mes jeunes. On marque les premiers puis ils égalisent sur un corner imaginaire qui les relance. Heureusement, nous avons pu compter sur Ali Ahamada (ex TFC), notre gardien, qui a été extraordinaire.

Comment définir la ferveur au plan local qui a accompagné cette performance ?

À l’aller, il y avait 10000 personnes dans un stade d’une capacité de 4000 avec des gens sur les toits et une foule qui a chanté pendant toute la rencontre. Nous avons mis 3 heures à l’issue du match pour rejoindre notre hôtel alors qu’il faut 45 minutes habituellement. À Moroni, la capitale, on a été englouti par une véritable marée humaine. C’était tellement beau ! C’est un pays qui n’a rien et qui a besoin de vivre ce genre d’ivresse.

Quelles sont les images qui vous reviennent ?

Elles sont évidemment nombreuses. Il y a l’hymne national chanté à cappella et cette foule immense tout de vert vêtue. S’agissant des aspects anecdotiques, je revois le cameraman de la télévision locale qui ne filmait pas tellement il était absorbé par le match. Il a fallu que j’aille chercher les images de nos buts sur internet le soir même ! Il y a aussi le rituel du déjeuner chez le président de la Fédération et la promenade d’avant match sur une plage paradisiaque.

La seconde manche, décisive elle, a-t-elle produit d’autres sensations ?

J’étais dans la retenue à vrai dire car déçu de ne pas avoir gagné et déçu de ce que nous avons livré dans le contenu. Après, la joie des joueurs et des supporters a rattrapé le staff. Un grand écran avait été installé à Moroni et la rencontre a ainsi été suivie sous la pluie par plusieurs milliers de personnes en transe. C’est quelque chose d’inimaginable pour qui ne l’a pas vécu.

Tout s’est-il déroulé comme vous l’aviez pensé ?

Tout, non… Il reste les impondérables qui font la beauté du sport. Mais le résultat final est celui que nous ambitionnions. La nuit qui a précédé le 1er match, j’ai réveillé mes adjoints à 3 heures pour modifier la composition de l’équipe. Et au petit-déjeuner, j’ai demandé à voir les joueurs par poste afin de m’expliquer sur les retouches intervenues qui invalidaient certains choix de la veille.

Vos adversaires dans la poule B sont connus : le Cameroun, le Maroc et le Malawi. De quoi vous valoir une exposition médiatique optimale…

Notre parcours va être scruté, nous en sommes bien conscients. J’ai eu le président de la république des Comores au téléphone qui m’a assuré de son soutien. C’est fédérateur pour le pays d’avoir une équipe enfin compétitive. J’ai déjà commencé à travailler en vidéo sur les Malawi notre prochain adversaire. Nous disputerons un match amical en juin puis nous étudions la possibilité de venir jouer en France du côté de Marseille et de la région parisienne où résident de fortes communautés comoriennes.

Étrangement, vous n’êtes aujourd’hui plus sous contrat. Qu’est-il prévu à cet égard ?

J’attends la proposition de reconduction qui devrait porter sur 20 mois selon l’usage. Deux clubs africains m’ont aussi contacté mais je ne pense pas pouvoir concilier les deux fonctions. Être sélectionneur national suppose une pression différente que celle vécue par un entraîneur de club. Étrangement, comme vous dites, je n’ai jamais rien reçu de France où les choses se passent en circuit fermé.

Comment l’expliquez-vous ?

En toute humilité, je pense avoir le niveau pour entraîner jusqu’en National. En Afrique et dans l’Océan Indien, on me considère telle une star quand bien même c’est exagéré. En France, je reste un inconnu… Ça me fait un pincement au cœur car je suis Français d’origine Comorienne.

De quoi frustrer le fin technicien et tacticien que vous êtes inexorablement devenu…

Avec très peu de moyens, je réussis à avoir des résultats. Et la pression là-bas est 10 fois plus forte qu’en National, CFA ou CFA 2. À la tête d’une équipe de club, qui plus est, tu perds mais tu peux être encore là l’espace de plusieurs matches de championnat. En charge d’une sélection nationale, tu perds : tu sautes au bout de peu de temps ! Et puis, je m’appelle Amir Abdou…

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