"C’est quoi, mon avenir ?"

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Manifestation dans le quartier madrilène de Moratalaz, le 14 novembre. Sur la banderole, on peut lire : « 5 778 000 chômeurs. 1 800 000 familles sans revenus. 400 000 expulsions. Les salaires effondrés. » Photo Le Monde.fr/S.M.

Avant la grande manifestation prévue à Madrid à 18 h 30 ce mercredi 14 novembre pour clore la grève générale, de nombreuses mobilisations ont eu lieu tout au long de la journée dans la capitale espagnole et dans les villes de province.

Moratalaz, quartier populaire du sud-est de la capitale, n’a pas échappé à la règle. A 14 heures, quelque trois cents personnes défilent en criant des slogans contre les recortes (coupes budgétaires) et en faveur de l’éducation et la santé publique.

Des habitants du quartier de tous âges se mélangent mais l’ambiance festive des précédentes mobilisations a disparu. Les Espagnols sont-ils en train de se « radicaliser », comme l’avertissent certains ?

Alfonso Mancheño, professeur de lettres et d’histoire, raconte la « décadence » des conditions d’enseignement depuis qu’ont commencé les politiques d’austérité, en 2010. « Dans l’école où je travaillais l’an dernier, en deux ans, 17 postes de professeurs sur 66 ont été supprimés et les classes sont passées de 30 à près de 40 élèves. »

Alfonso Mancheño, professeur d’histoire.

Dans l’établissement dans lequel il enseigne cette année, il a vécu de près les dernières coupes budgétaires : la suppression des aides pour la cantine, « quand le déjeuner que certains enfants prenaient à l’école était parfois leur seul vrai repas de la journée”, et la suppression des bourses pour l’achat des livres scolaires, qui l’oblige à « faire des photocopies pour ceux qui n’ont pas eu de quoi les acheter. » Mais aussi l’augmentation de la TVA sur le matériel scolaire, passée du taux de 4 % au taux général de 21 %.

En ce jour de grève générale, la deuxième depuis l’arrivée au pouvoir des conservateurs il y a un an, près de 75 % du personnel de l’enseignement auraient suivi la grève selon les syndicats.

Tensions devant une agence de Bankia, l’ancienne Caja Madrid.

Arrivés devant une agence de Bankia, l’ancienne Caja Madrid, banque nationalisée récemment après avoir demandé 23 milliards d’euros d’aide à l’Etat pour faire face à ses actifs toxiques, les manifestants s’arrêtent. Un groupe dense se plante devant les portes pour crier son indignation face aux expulsions immobilières, qui ont provoqué deux suicides en trois semaines. « Vous n’avez pas honte de chasser les pauvres gens de chez eux », crie une femme d’une cinquantaine d’années, tandis que des jeunes lancent des insultes aux policiers venus en renfort protéger la succursale.

La marche reprend dans la rue Vinateros. Maria Viedma, 47 ans, technicienne dans un laboratoire, est venue défendre la santé publique, qu’elle estime menacée par les politiques d’austérité (hausse des prix des médicaments, augmentation de la liste de ceux qui sont ne sont pas remboursés, limite de l’accès au soin pour les immigrés en situation irrégulière aux cas d’urgence…) et contre l’annonce par le président de la région de Madrid de la privatisation de six hôpitaux. « Tout le monde n’aura pas accès à la même qualité des soins. Les hôpitaux publics vont être saturés. Ceux qui auront les moyens iront dans le privé, les autres devront se contenter de grandes surfaces de la santé. »

Maria Viedma, avec sa fille Paula, manifestent pour défendre la santé et l’éducation publique de qualité.

Maria tient par la main sa fille, Paula, 7 ans, qui porte un tee-shirt en faveur de l’école publique. « Les classes sont surchargées, les enseignants ne sont plus remplacés qu’à partir de deux semaines d’absence”, continue-t-elle. Quand j’avais son âge [sous la dictature de Franco], nous n’avions pas tous les même droits, mais nous savions pourquoi… Mais avec le retour de la démocratie, nous avions cru que l’éducation de qualité ne serait plus une question d’argent. Je veux que ma fille ait les mêmes chances que les autres. »

Arrivés devant le supermarché Alcampo (le nom espagnol de la chaîne Auchan), les manifestations s’arrêtent devant les grilles que la direction décide de fermer par précaution, ne laissant que les clients sortir. « Aujourd’hui, on ne consomme pas ! Les jours de grève, on n’achète pas », crient les manifestants à ceux qui sortent en portant des sacs de course.

Devant Alcampo, la manifestation s’arrête. Sur la façade du supermarché, on peut lire : « ouvert tous les dimanches et jours fériés de l’année ». Une initiative rendue possible grâce à la dernière loi sur les horaires commerciaux prise cet été. Photo S.M./Lemonde.fr

Juan Pedro Lopez, 68 ans, retraité des arts graphiques, est au premier rang. « Le gouvernement coupe dans les salaires, permet aux entreprises de licencier à moindre frais, privatise la santé et l’éducation, gèle les pensions de retraite et nous fait payer les médicaments [ils étaient gratuits pour les retraités jusqu’à cet été, ndlr]. Il a pourri ma retraite ! »

Dani Garcia, 20 ans, étudiant en histoire à l’université de la Complutense, le coupe. Il veut dire tout haut son malaise : « Ils ont gâché sa génération et la mienne. » A la rentrée, l’augmentation des taxes universitaires a privé plusieurs de ses camarades  de l’accès à des études supérieures. « L’inscription est passé de 700 euros à 1 100 euros. Et 1 400 euros, si l’on a une matière à rattraper », raconte-t-il, tout en tirant nerveusement sur sa cigarette. « On nous dit qu’il n’y a pas d’argent, mais quand il s’agit de sauver les banques, on trouve des milliards d’euros… »

Son rêve : devenir professeur d’histoire. « Mais je ne me fais pas d’illusion. Mon avenir, je le vois très sombre. Je me sens impuissant. La retraite a été repoussé à 67 ans, alors qu’il n’y a pas de travail pour les jeunes. C’est quoi mon futur : être caissier avec des études supérieures ? Avoir un job avec une période d’essai d’un an après laquelle on peut nous virer sans rien ? Rester chez mes parents ? Jusqu’à quand ? »

Sandrine Morel



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