Djoumbe Fatima, Soudi Raketataka, reine de Mohéli (Comores), née vers 1836 à Ouallah, morte en 1878

fatima-nLes contemporains français de Djoumbe Fatima n’ont trop souvent voulu voir en cette souveraine qu’un cas pathologique d’indécision féminine. La littérature coloniale et cléricale ne cultivait pas à l’époque que les préjugés machistes; Djoumbe Fatima a encore été dépeinte comme un modèle académique de « duplicité arabe« , ou de « traîtrise malgache« . Ainsi que l’indique Jean Martin (Comores : quatre îles entre pirates et planteurs), il est sûrement plus juste de comprendre l’attitude fluctuante de Djoumbe Fatima comme la résultante des tensions politiques auxquelles l’île de Mohéli a été soumise durant son règne.

Pour comprendre l’histoire de Djoumbé Fatima, il convient de se reporter à des événements qui se déroulèrent bien avant sa naissance, lorsqu’en 1828, Ranavalo, la veuve de Radama I, usurpe le trône de Madagascar. La parentèle de l’ancien souverain est massacrée. Son cousin, le prince Ramanetaka, gouverneur de la province de Majunga, s’échappe vers les Comores… En 1841, date de sa mort, et à la suite d’un heureux naufrage qui a précipité les navires de son ennemi le sultan d’Anjouan sur ses côtes, Ramanetaka  est devenu sultan de Mohéli sous le nom d’Abderrahman après avoir prêté allégeance au sultan de Zanzibar.

Sa fille Djoumbe Fatima est alors âgée de cinq ans, et la régence est assurée par sa mère, la reine Rovao. Au même moment, la France est en train de prendre possession de l’île voisine de Mayotte. Les idéaux saint-simonistes du commandant du territoire, Passot, aussi bien que le prosélytisme des jésuites de la mission de Mayotte, amènent en 1847 à Mohéli une gouvernante, Madame Droit, censée dispenser à la jeune princesse, suivant les termes d’un contemporain « une éducation à la fois française et chrétienne« .

Le personnage de Madame Droit est mal connu, et a permis les affirmations les plus hasardeuses. On sait qu’il s’agissait d’une créole de l’île Maurice, avec quelques origines madécasses, éduquée chez les missionnaires protestants, puis par des religieuses de Saint-Denis. Son oeuvre d’enseignement dure quatre ans. La France couronne Djoumbe Fatima le 26 mai 1849, et s’intéresse de près au choix du mari qui convient à la jeune reine comorienne.

Les prétendants sont nombreux, aussi bien chez les Français, que parmi les princes et les sultans de la région. Il n’est pas difficile d’imaginer en Djoumbe Fatima une jeune femme dont la main est fort désirable… Hypothèse confirmée par les quelques portraits et descriptions qui nous restent d’elle. Toutefois, si la reine semble fort attachée à sa gouvernante, l’aristocratie musulmane de Mohéli, soutenue par le sultanat de Zanzibar, et menée par le ministre Tsivandini, observe d’une très mauvais oeil les effets de l’éducation et des conseils de Madame Droit. Un soulèvement populaire dans la capitale obtient en 1851 le départ de la gouvernante. Quelques jours plus tard, Madame Droit meurt à l’hôpital de Mayotte dans des circonstances qui laissent croire à un empoisonnement. Djoumbe Fatima épouse en 1852 un prince arabe deZanzibar, surnommé Mkadara, dont elle a trois enfants. La défaite de la politique française à Mohéli semble consommée.

Ce n’est qu’en 1860, sous l’impulsion de Fleuriot de Langle, que les navires de guerre français reparaissent devant Mohéli. Djoumbe Fatima demande leur appui; son mari a été chassé de l’île, elle se plaint d’être le jouet de ses ministres. Le  parti zanzibarite de Mohéli, dirigé en sous-main par l’Angleterre,  souhaite lui voir épouser le sultan d’Anjouan. Une opération de police promptement montée par la France envoie le ministre Tsivandini en exil. Mais avec le retour des Français, débarque Joseph Lambert – chassé de Madagascar – dont les intentions sont de fonder dans l’île une installation sucrière. 

Rapidement, et bien qu’il s’en défende, les relations de Lambert avec Djoumbe Fatima deviennent intimes. L’homme d’affaires  fait signer à la reine une convention exorbitante par laquelle il se rend maître pour soixante années de la totalité des terres de l’île, afin de les mettre en valeur. Mais le projet ne démarre pas rapidement… Avec la mort de Ranavalo en 1861, Lambert repart à Madagascar pour deux années. 

En 1867, le parti zanzibarite de Mohéli a beau jeu de dénoncer l’erreur de la reine. Les richesses promises par Lambert ne sont pas venues. Djoumbe Fatima abdique alors en faveur de son fils aîné, espérant annuler le traité commercial qui la lie à Lambert. Ce dernier maintient ses prétentions, appuyé par le gouvernement de Mayotte. Le conflit aboutit au premier bombardement de Mohéli. Djoumbe Fatima fuit à Zanzibar, et de là, appuyée par les Anglais, elle entreprend en 1868 un voyage jusqu’à Paris afin de demander l’arbitrage de l’empereur. Cette visite, bien que vaine, connaîtra une certaine notoriété dans les journaux de l’époque.

Le retour de Djoumbe Fatima à Mohéli en 1871 agite la population mohélienne contre Lambert, et provoque  un second bombardement qui achève de détruire la vieille ville de Foumboni. Le planteur meurt en 1873, après s’être réconcilié avec son ancienne maîtresse. En 1874, Djoumbe Fatima perd son fils aîné, le sultan Mohammed, et remonte sur le trône dans l’indifférence générale. Emile Fleuriot de Langle, le fils de l’amiral , venu gérer sur l’île les plantations de Lambert, devient son dernier époux. Deux enfants naissent de cette union. Lorsque Djoumbe Fatima s’éteint à quarante-deux ans, même à Mayotte, la nouvelle passe  inaperçue.

Ainsi s’accomplit le destin d’une femme, malgache de haute naissance, reine d’une île adossée à l’ Afrique, musulmane et d’éducation française. (Christophe Grosdidier, 2004).

 

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