Enseignement : Le financement, un lourd fardeau pour les familles

ENQUETE. Marchande à Volo-volo (principal marché de Moroni), agent de l’administration publique, enseignant ou couturière, quel que soit leur niveau de vie, les Comoriens se battent pour inscrire leurs enfants à l’école privée.  La faillite de l’enseignement public y est pour quelque chose.

Aux Comores, l’enseignement, d’après les textes, est obligatoire jusqu’à l’âge de 15 ans. Ainsi entendu, la scolarité des enfants est prise en charge par l’Etat jusqu’à la fin du premier cycle du second degré. Mais ce n’est pas le cas. L’écart entre le taux des élèves inscrits à l’école publique et celui de leurs camarades de l’école privée est faible. En 2013, il était de 19%, selon le service de l’enseignement privé, au commissariat à l’éducation de Ngazidja.

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Cette situation s’explique par le fait qu’une grande partie de la population, toutes catégories sociales confondues, doit assumer, presque entièrement, l’enseignement de ses enfants du niveau de base jusqu’aux études supérieures.

En effet, les Comores figurent parmi les pays africains où les dépenses pour l’éducation des enfants reviennent, pour une très grande part, aux parents. D’où le choix des familles de préférer l’enseignement privé qu’ils paient à 100% à l’enseignement public en partie pris en charge par l’Etat. Ici, chacun est libre de choisir le type et la qualité de l’enseignement qu’il veut offrir à son rejeton, selon ses moyens.

Les Comores ont enregistré un taux net de scolarisation d’environ 75,5 %, selon un rapport sur la situation des enfants dans le monde de l’Unicef pour la période  2008 à 2012. Aujourd’hui, plus de 25% des  enfants en âge de scolarisation n’ont pas accès à l’école. Face à cette situation, l’enseignement privé qui se paie cher tend à devenir de plus en plus un «commerce» assez florissant et hors de tout contrôle de l’Etat. Les familles sont devenues, à juste titre, des vrais «consommateurs d’école», pour reprendre, dans son sens strict, le titre de l’ouvrage de Robert Ballion (1982).

Marchande à Volo-volo (principal marché de Moroni), agent de l’administration publique, enseignant ou couturière, quel que soit leur niveau de vie, les Comoriens se battent pour inscrire leurs enfants à l’école privée.  Maman Soilha, institutrice à l’école primaire de la Coulée, pense que «les familles comoriennes  sont abandonnées à elles-mêmes pour supporter le financement de la scolarisation de leurs enfants».

«Ce n’est pas un plaisir pour nous, la situation l’exige», explique Ibrahim Thabit, administrateur dans un service semi public. Père de dix enfants à sa charge, dont deux poursuivent leurs études à Madagascar, il a toujours assumé toutes les charges liées à l’éducation de ses enfants.

«Depuis 1995, je paie les frais de scolarité de mes enfants inscrits à l’école privée par crainte des grèves très fréquentes dans l’enseignement public et par souci de la qualité de l’enseignement», avoue-t-il.

L’année dernière, Ibrahim Thabit a déboursé environ 810.000 francs pour les frais de scolarité de huit de ses enfants de la classe de CE1 jusqu’en Terminale, 400.000 pour l’un de ses deux fils étudiant à Madagascar inscrit dans un institut privé, 300.000 pour frais de visa des deux jeunes à qui il envoie entre 35.000 et 50.000 francs mensuels pour le transport et la nourriture.

«Un découvert permanent»

«Tous les ans, à la rentrée, je demande un découvert permanent auprès de ma banque pour ce fardeau», explique-t-il, reconnaissant à ses quatre sœurs en France dont l’apport est crucial pour la scolarité de ses enfants. Son maigre salaire n’aurait jamais suffi à payer les frais d’écolage d’un mois de sa progéniture.

L’autre moyen pour payer les frais de scolarité est la «compensation». C’est un système adopté par beaucoup d’enseignants pour régler les frais d’écolage de leurs propres enfants, neveux ou nièces étudiant dans des écoles privées. Ainsi Mohamed Msoma, enseignant à l’école privée Epsmc, cède son salaire pour les frais de scolarité des ses deux petites sœurs inscrites dans cet établissement pour 25.000 francs par mois. La part de la diaspora comorienne dans l’éducation des enfants est inestimable. Il n’existe aucune étude sur cet apport, mais on peut dire qu’au moins une famille sur cinq compte sur un proche émigré pour payer les frais de scolarité de ses  enfants.

Depuis plusieurs années, Riama Abdou Said, vendeuse à Volo-volo, paie les études de ses quatre enfants malgré des conditions de vie précaires.  «Je n’ai pas d’autres revenus. Tout ce que je gagne ici sert aux frais de scolarité de mes enfants, le reste pour les tontines pour les festivités de mariage»,  dit-elle. Elle ne bénéficie d’aucun apport d’une tierce personne pour s’acquitter des frais de scolarité de ses quatre bambins.

C’est clair comme de l’eau de roche : aux Comores, l’enseignement privé est le parent pauvre de l’Etat ; il ne bénéficie d’aucune subvention, abandonné à lui-même. Et pourtant, selon Soidriddine Youssouf alias Sy, «d’après  les textes, certains établissements agrées devraient être subventionnés.»

Le respect des textes

Président de la coordination des écoles privées à Ngazidja et directeur de l’école privée Le Phare, il explique que le problème réside plus particulièrement dans le respect des textes. D’après lui, l’Etat s’est totalement ou presque désengagé de l’enseignement privé, qui ne revient dans ses souvenirs que lorsqu’il s’agit de collecter les impôts. «Nous travaillons plus avec le ministère des Finances qu’avec le ministère de l’Education», précise Sy.

Parallèlement à l’école privée, l’école publique reçoit de l’Etat le salaire des enseignants, bénéficie de la construction des locaux, des programmes et de l’inspection des établissements. Ici, les familles paient non seulement les fournitures de leurs enfants, les frais d’inscription à la rentrée, etc.

Toutefois, il apparait que là aussi, de nombreuses localités construisent, souvent, elles-mêmes les locaux et prennent parfois même en charge les salaires de certains enseignants pour assurer un fonctionnement régulier.

«En 2013, j’ai dû acheter un banc pour que mon fils soit inscrit au collège de la Coulée», indique une femme dont le fils a été inscrit en classe de 6e, cette année-là.

Elle est loin l’époque où les familles bénéficiaient d’une aide en fournitures, où tous les bacheliers bénéficiaient systématiquement d’une bourse d’études, etc. Aujourd’hui, aucun étudiant de l’Université des Comores n’a droit à la moindre petite allocation.

Doit-on s’étonner alors de l’expansion de l’enseignement privé aux Comores. Pour la période 1999-2014, il a enregistré une progression de 6,1% au collège, de 4% au lycée et de 4,3% à l’enseignement de base.

Saminya Bounou / Alwatwan

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