Frédéric : « A Mayotte, le temps n’a pas la même valeur qu’en France » 

Frédéric est enseignant à Mayotte depuis maintenant 3 ans. Il nous partage son expérience d’expatrié au travers d’un témoignage enrichissant.

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 Bonjour Frédéric, peux-tu te présenter brièvement et nous raconter tes projets à Mayotte ?
Je suis enseignant en lycée. Je suis arrivé à Mayotte en 2013, et à l’époque, je pensais rester quatre ans, parce que c’était le maximum possible pour les fonctionnaires métropolitains. Depuis, le statut a changé, et je vais sans doute prolonger mon séjour de plusieurs années, en prenant la responsabilité de la formation des professeurs contractuels de ma discipline.

Qu’est-ce qui t’a poussé à venir vivre à Mayotte ?
J’ai entendu parler de Mayotte pour la première fois à l’université : le père d’un de mes camarades d’amphi y enseignait. Et puis, l’idée qu’un peuple refuse son indépendance pour rester français avait quelque chose de profondément romantique !

Ensuite, je suis devenu professeur, et au bout d’une quinzaine d’années, j’avais fait mon trou dans un excellent lycée, avec des conditions de travail idylliques et des élèves motivés dont certains étaient même beaucoup plus doués que moi. Malgré tout, je commençais à m’ennuyer car je sentais qu’ils n’avaient pas vraiment besoin de moi pour réussir.

C’est à ce moment-là que Mayotte a resurgi dans ma vie : en 2013, les collègues qui avaient été mutés juste avant les émeutes de 2011 terminaient leur contrat de deux ans, et nombreux sont ceux qui n’ont pas souhaité le renouveler pour deux années supplémentaires. Il y avait donc un fort besoin d’enseignants, et j’ai pris la décision de postuler en moins d’une semaine.

Comment s’est déroulée ton arrivée et tes premiers instants sur l’Île ?
Je suis arrivé le jour de l’Ide, fête religieuse musulmane qui est un jour férié à Mayotte. J’avais rendez-vous le jour-même à la SIM (la société d’économie mixte qui gère une grande partie du parc locatif) pour faire l’état des lieux de mon logement, et j’ai trouvé portes closes : personne n’avait jugé utile de me prévenir pour reporter notre rencontre ! Rétrospectivement, je trouve cette anecdote très symptomatique de la société mahoraise, et de son sens des priorités très particulier. A Mayotte, le temps n’a pas la même valeur qu’en France.

 Qu’est ce qui te surprend encore dans la culture et la société mahoraise ?
Sans conteste, la prégnance de la religion. Ce n’est pas une société sécularisée, où la religion (ou l’absence de religion) est une affaire privée. Ici, la vie entière est prise en charge par un islam à la fois mystique et superstitieux, imprégné de racines animistes africaines et malgaches. Par exemple, quand une bande de malfaiteurs coupeurs de routes a semé la psychose en avril dernier, il y a eu deux réponses : celle de l’État, qui a renforcé les patrouilles de gendarmerie, et celle de la population, qui a massivement participé à une série de sept « douas », des prières publiques, invoquant la malédiction sur les bandits. Dans l’Éducation nationale, quand les conseillers d’orientation viennent parler de leur futur départ en France ou à La Réunion aux élèves de terminale, ils n’omettent pas de conseiller aux jeunes filles « d’attacher leurs djinns » au village avant de partir, pour éviter de les emmener avec elles en voyage.

En tant qu’enseignant, comment perçois-tu le système éducatif sur l’Île ? Y’a t’il des différences du fait que ce soit un département d’Outre-Mer ?

Le système éducatif est soumis à de très fortes tensions. Du fait d’une forte natalité et d’une immigration clandestine incontrôlable, les locaux sont souvent au-delà de la saturation. De nombreuses écoles primaires connaissent encore le système des « rotations », c’est-à-dire qu’une classe a cours le matin, et qu’elle est remplacée par une autre classe l’après-midi. Le collège de Chiconi, conçu pour 800 élèves, en accueillait plus du double à la rentrée 2015. Le lycée Bamana à Mamoudzou compte à lui seul plus de deux mille élèves ! Malgré tout, l’État consent depuis quelques années un effort budgétaire conséquent. Le lycée de Sada, où j’enseigne, est par exemple bien mieux équipé en vidéoprojecteurs que de nombreux établissements de France métropolitaine.

Au-delà des problèmes matériels, une difficulté encore plus grande est d’ordre linguistique. L’enseignement se fait en français, qui n’est pas la langue maternelle de nos élèves. On trouve en primaire et au collège des classes entières de « non lecteurs – non scripteurs », l’euphémisme qui désigne les élèves (pour la plupart fraîchement débarqués des Comores ou de Madagascar) qui ne parlent pas un mot de français. C’est moins le cas au lycée, mais quand je corrige le bac, même si les copies sont anonymes, il est très facile de distinguer les élèves de Petite-Terre (où les enfants de fonctionnaires métropolitains sont surreprésentés) et ceux de Chirongui ou du Nord (dont l’orthographe et la syntaxe seront, disons, plus créatives). Pendant longtemps, le vice-rectorat refusait par principe d’entendre parler de bilinguisme. Les choses sont en train d’évoluer doucement ; il y a une expérimentation dans l’enseignement primaire pour introduire les langues maternelles, shimaore et kibushi, comme marchepieds pour l’apprentissage du français. C’est à mon avis une excellente initiative.

Enfin, il faut dire que les familles restent pour la plupart étrangères à l’institution scolaire. Un bon tiers de mes parents d’élèves, qui sont pourtant si fiers de leur nationalité française, ne parlent pas le français, et la moitié des mères n’ont sans doute jamais été scolarisées. Lors des conseils de classe, il n’est pas rare que des élèves totalisent quarante ou cinquante demi-journées d’absence durant le trimestre. En métropole, cinq demi-journées d’absence non-justifiées peuvent vous valoir un signalement aux services sociaux. À Mayotte, avec cinquante demi-journées, vous continuez de percevoir les bourses !

Peux-tu nous décrire une journée typique en tant qu’enseignant à Mayotte ?
La journée de travail n’est pas très différente de ce qui se passe dans le reste de la France, si ce n’est qu’à Sada, nous commençons plus tôt, dès sept heures, pour profiter de la relative fraîcheur du petit matin. Nous terminons aussi plus tôt, à seize heures.

Sept heures du matin, ça peut paraître tôt, mais il faut savoir que les élèves sont déjà levés depuis fort longtemps : les premiers appels à la prière résonnent vers quatre heures et demie, et c’est aussi le moment où partent les premiers bus scolaires, pour ceux qui habitent loin ! Avant les cours, ou après, les enfants des familles qui en ont les moyens vont à la madrassa pour y suivre un enseignement religieux et des cours de soutien dans les disciplines scolaires. Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, qu’ils soient fatigués. Une bonne partie de mon travail consiste à réveiller ceux qui se sont endormis.

Un des avantages du métier d’enseignant, c’est que le travail de préparation et de correction se fait à la maison. On est donc assez libres de choisir nos horaires. Mais à Mayotte, le soleil se couche entre 18h et 18h30, selon la saison. Moi qui avais l’habitude de travailler le soir, il m’a fallu trouver un autre rythme de vie, sous peine d’épuisement rapide.

 Quels sont tes passes-temps favoris sur l’Île ? Sont-ils différents par rapport à la France Métropolitaine ?
Je fais beaucoup plus de sport (essentiellement de la course à pied, en ce qui me concerne, mais l’offre sportive est très diversifiée, de la randonnée au kayak, en passant par les sports collectifs et même le golf).

J’ai aussi renoncé à la télévision pour cause de décalage horaire. Et j’ai modifié mes lectures (moins d’ouvrages universitaires pour le travail, qui sont difficile à trouver, et davantage de romans).

Plusieurs fois par an, je m’offre une sortie bateau sur le lagon, qui est un émerveillement à chaque fois, même quand les baleines s’obstinent à ne pas se montrer. On peut aussi voyager vers des destinations peu connues en métropole.

Et il y a enfin les « voulés », que l’on traduit souvent en français par « pique-niques », mais les quantités de nourritures cuisinées pour l’occasion sont sans commune mesure avec un simple pique-nique. Comme il est absolument impossible de tout consommer sur place, les Mahorais n’hésitent jamais à partager, même avec de parfaits inconnus. Un jour, des métropolitains sont arrivés à un voulé avec un carton d’ailes de poulet même pas décongelées, ce qui a fait passer un excellent moment à tout le reste de la plage, car la viande doit mariner plusieurs heures dans une sauce à base d’oignons et de curcuma. Au coucher du soleil, leur malheureux carton gisait inentamé sur le sol. Mais ils avaient le ventre plein.

Mayotte a fait l’objet dernièrement de débats sur l’insécurité, comment as-tu perçu cette actualité en tant qu’expatrié vivant sur l’Île ?
Cette année a été éprouvante, et le mois de Ramadan, accueilli avec soulagement par tout le monde !

Il faut le dire avec force : l’insécurité est réelle à Mayotte, ce n’est pas un simple sentiment ! Les métropolitains sont touchés par les cambriolages et les agressions, en particulier sur certaines plages et les sentiers de randonnée. Nous avons souvent l’impression d’être des cibles privilégiées, parce que notre niveau de vie est incroyablement plus élevé que les miséreux qui vivent dans des quartiers de « bangas » insalubres. Je ne cesse de rappeler pour ma part que ce sont les Mahorais/Comoriens qui en sont les principales victimes.

En même temps, la société mahoraise est à l’image de l’ensemble culturel comorien dont elle fait partie à son corps défendant : c’est une société violente, où l’on attaque en bande, et où l’on se fait justice soi-même. En tant qu’éducateur, je passe beaucoup de temps à montrer à mes élèves que l’autodéfense s’oppose directement à l’État de droit ; mais honnêtement, il me faut bien admettre que j’obtiens en ce domaine des résultats insignifiants. Mayotte était française avant la Savoie, mais ce n’est pas encore totalement la France.

 Quels conseils donnerais-tu à ceux qui souhaitent s’expatrier à Mayotte ?
Déjà, assurez-vous d’être en bonne condition physique et mentale ! Mayotte est un désert médical et l’hôpital est saturé, si bien qu’il n’est pas toujours simple de se faire soigner.

Préparez-vous à souffrir à cause du climat, qui est particulièrement éprouvant pour les organismes pendant la saison des pluies, de fin octobre à début avril. N’acceptez pas un logement s’il n’y a pas la climatisation dans les chambres ! Abandonnez vos réflexes de métropole ! Les choses avancent moins vite ici, mais la vie y est aussi plus détendue.

Soyez vigilant quand même (c’est d’ailleurs la devise de Mayotte : « ra hachiri », nous sommes vigilants). Contre les cambriolages, rien ne vaut la solidarité entre voisins. Si on ne peut jamais se mettre totalement à l’abri d’une agression gratuite pour un butin dérisoire, ces événements restent quand même objectivement isolés, à défaut d’être rares. Pour les sorties, privilégiez les groupes (avec les naturaliste, par exemple), ce qui est aussi un excellent moyen de vous constituer un réseau social.

Enfin, dernier conseil : Mayotte est une île qui ne produit quasiment rien sur place ; entre deux arrivées de containers, il peut se produire des ruptures de stocks. Si vous voyez un produit dont vous pensez que vous pourriez peut-être en avoir besoin un jour, achetez-le !

Expat.com

1 commentaire sur Frédéric : « A Mayotte, le temps n’a pas la même valeur qu’en France » 

  1. Il a caressé les harkis mayorais dans le sens du poil.
    Ces français qui valent pas un citron en métropole partent en Mayotte pour ce faire du blé.
    En effet, en métropole comme contractuel ils ne gagnent pas grande chose et donc ils partent au soleil car la bas la misère y est moins pénible.
    À mayotte, ses expatriés sont des rois sans couronne.
    L’expression, « On ne crache pas dans sa soupe » a bien son sens avec ce monsieur.

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