Général Salimou :« Nous avons besoin d’un vivier d’experts de haut niveau, tant civils que militaires »

Fraichement diplômé de la prestigieuse Ecole de guerre économique (EGE) de Paris, Salimou Mohamed Amiri, ancien chef d’état-major de l’Armée nationale de développement (AND), dans une interview exclusive accordée à La Gazette des Comores / HZK-Presse, revient sur son parcours au sein de l’EGE. Cet ancien président du Comité des chefs d’état-major de l’EASF (Force africaine en attente d’Afrique de l’Est) parle de la sécurité et la défense du pays, qui ne peuvent être effectives qu’avec l’implication de toutes les parties prenantes, avec des formations adaptées et une conscience des contextes et enjeux du Monde. Interview.

Question : Vous venez d’obtenir un MBA à la prestigieuse Ecole de guerre économique (EGE) de Paris. Jeune Afrique s’en est même fait l’écho; la mention particulière faite par le directeur de cette école à votre égard lors de la cérémonie de remise des diplômes n’est pas passée inaperçue. Il a en effet précisé qu’après un général français, vous êtes le deuxième général à avoir étudié dans cette école. Quelles furent vos motivations en intégrant l’EGE?

Salimou Mohamed Amiri : Pour reprendre une expression antique connue, « la connaissance fonde la puissance ». J’y crois. Vous savez, on dit que la connaissance n’est plus aujourd’hui une richesse, elle est essentiellement une matière première, la principale matière première dans un monde où « l’économie de la connaissance » est de plus en plus prédominante. Que nous soyons civils ou militaires, nous ne devons pas hésiter, pour être utiles dans le monde et dans nos pays, à nous mettre intellectuellement en cause et à chercher les voies pour apprendre davantage, voire réapprendre. J’ai senti, en ce qui me concerne, le besoin d’une formation de haut niveau comme le MBA qui est un diplôme prestigieux ; internationalement reconnu, il forme aux démarches décisionnelles, prépare aux postes nationaux ou internationaux de responsabilité, aux fonctions de leadership. L’Ecole de guerre économique (EGE) de Paris m’est apparue comme le lieu approprié pour cela, en ce qu’elle se propose de former les meilleurs experts en stratégie et Intelligence économique ; cette école est aujourd’hui, en France, l’école de référence en Intelligence économique ; elle dispense une formation innovante et de pointe en ce qui concerne la guerre de l’information, les actions de communication et d’influence ; elle est également l’organisme certifiant pour l’obtention du titre « expert en Intelligence économique » enregistré au RNCP1, le répertoire français des certifications professionnelles. La formation que j’ai suivie (management stratégique et Intelligence économique) se situe, comme l’expression l’indique, au croisement de l’Intelligence économique et de la stratégie. Le militaire qui suit cette formation ne s’y trouve pas dépaysé, au contraire ! Car à l’EGE, la préparation à la guerre continue sous les aspects contemporains. La formation en management, notamment par la connaissance, au leadership, à la stratégie à tous ses niveaux, à la géopolitique, à la guerre de l’information et de la communication, aux actions d’influence, à la guerre économique, et même au droit, … vient en complément de la formation économique dans un monde où paix et développement doivent aller ensemble. Car contrairement à ce qu’on peut croire, l’Intelligence économique ne concerne pas que l’économie ; elle est transdisciplinaire ; elle est également un mode de règlement des compétitions et conflits ; elle s’impose dans les démarches décisionnelles tant au niveau stratégique qu’opérationnel et tactique. Il me semblait donc important de dépasser ce que j’appellerai ma « zone de confort » ; et j’ai trouvé en l’Intelligence économique des connaissances et outils qui me permettent de mieux comprendre la complexité de ce monde. J’y ai trouvé une formation adaptée à mes besoins, idéale, si ce n’est la formation idéale, me permettant de continuer à être au service de mon pays et au-delà, en permanence et sous toutes les formes. J’y ai, de plus, acquis des outils nouveaux face aux affrontements, notamment économiques et informationnels, une démarche intellectuelle. J’y ai enfin appris des grilles de lecture fascinantes, en l’occurrence, la fameuse grille des échiquiers, chère à Christian Harbulot, le directeur de cette institution.

Question : Sous le thème de la coopération Russie-Afrique, vous allez intervenir le 15 octobre dans le cadre d’un colloque, organisé par l’Académie de géopolitique de Paris et intitulé « la nouvelle émergence de la Russie » ; vous êtes le seul expert africain, à ma connaissance, qui y a été invité ; vous allez intervenir aux côtés d’éminents politiciens comme Jean-Pierre Chevenement et l’ambassadeur de la Fédération de Russie en France, d’illustres professeurs comme Gérard Conio, mais également de consultants, de généraux, de députés, etc. Ce qui témoigne de l’importance du thème et du pays. Votre expertise dans les domaines de la sécurité et de la défense est donc internationalement reconnue ; comment en êtes-vous arrivé là ?

SMA : L’expertise s’inscrit de manière générale, pour moi comme pour toute autre personne d’ailleurs, dans le cadre de la recherche et de la connaissance. J’ai, pour moi, tout simplement pris l’habitude de l’école où j’ai été formé comme officier et qui aime se référer au général de Gaulle disant que « la véritable école du commandement est celle de la culture générale » ; et qu’« au fond des victoires d’Alexandre, il y a Aristote ». Il n’y a donc pas de secret : il faut, pour avoir une expertise reconnue, savoir apprendre, faire des recherches, des publications, des conférences, en vue d’acquérir une visibilité, une image. Dans ce contexte, ma spécialisation sur les problèmes de maintien de la paix et sécurité, notamment en Afrique de l’Est, m’a donné beaucoup d’opportunités et c’est à ce titre que j’interviens dans quelques jours à l’Académie de géopolitique de Paris, tout comme j’ai eu la chance de le faire précédemment dans d’autres institutions. Il y’a quelques mois, j’étais le modérateur d’un thème sur le « management stratégique des nations » pour un colloque de l’Institut Mandela ; et le 26 septembre dernier, je suis intervenu sur le thème « les racines de l’extrémisme et la réalité du terrorisme en Afrique » à la Bourse du travail à Paris.

Question : Est-ce que vous avez des regrets pour avoir troqué votre uniforme pour devenir un expert international notamment sur les sujets d’ordre sécuritaire, la prévention des conflits et le maintien de la paix ?

SMA : Est-on obligé de troquer son uniforme contre une tenue civile pour devenir expert sur les questions de défense, sécurité, maintien de la paix… ? Ou de le faire pour apprendre davantage et ouvrir son horizon ? Je ne pense pas, l’un n’excluant pas forcément l’autre. Quoi qu’il en soit, dans un cas comme dans l’autre, je ne le regretterais pas, l’essentiel étant d’être utile et surtout au service de mon pays. Je constate plutôt que, plus que jamais dans le monde d’aujourd’hui, pour un militaire, les côtés « théoricien » et « praticien » doivent aller ensemble pour plus d’efficacité. L’armée est la casquette du praticien ; néanmoins, ici comme ailleurs, l’apport de la théorie et des recherches donne de nouveaux outils au praticien. Le raisonnement est très simple : l’évolution rapide et incertaine du monde, notamment en matière de sécurité, ainsi que les nouvelles menaces qui émergent, nous dictent de chaque fois adapter nos connaissances, voire nos approches. D’autre part, nous ne pouvons pas régler durablement les conflits sans en avoir un bon diagnostic, sans en connaitre les vraies origines. Et pour en connaitre les origines, il faut une étude multisectorielle, une approche transversale. L’heure a donc sonné pour le militaire, depuis longtemps d’ailleurs, d’être à la fois théoricien et praticien. Nos armées africaines souffrent en général de l’absence d’institutions de réflexion, de recherches, d’expertise, de préservation de leur mémoire et de leur histoire. S’agissant des Comores, nous le constatons au regard des responsabilités que nos cadres sont amenés à assurer au niveau régional et au-delà : nous avons besoin d’un vivier d’experts de haut niveau, tant civils que militaires ; voyez-vous, le besoin d’une expertise adaptée dans le domaine de la défense et de la sécurité va donc au-delà de ma modeste personne et au-delà de notre armée.

Question : Quelles sont vos appréciations et votre message, eu égard de votre expérience de président du Comité des chefs d’état-major de l’EASF (Force africaine en attente d’Afrique de l’Est) de 2008 à 2010 ?

SMA : La présidence des Comores à la tête de l’EASF a été une expérience intéressante et surtout un grand succès ; les attitudes et positions comoriennes de conciliation dans le respect des personnes et souverainetés ont été plus que bénéfiques à l’institution, face aux tentations, aux poussées hégémoniques (au demeurant naturelles), de certains pays aspirant au leadership régional. J’ai encore en tête ces propos du général James Kabarebe, à l’époque chef d’état-major de l’armée rwandaise, qui me disait un jour à l’aéroport de Nairobi : « Merci pour la façon dont vous nous managez », avant d’ajouter, avec la même satisfaction : «Vous et moi, sommes les plus réguliers dans les réunions et travaux de l’EASF ». Une telle considération, au-delà des personnes ou institutions, est à mettre à l’actif du pays. Il faut seulement regretter que le sommet qui eut lieu aux Comores en mars 2018 et sous notre présidence, n’ait pas eu le même succès. Entre autres facteurs, la volonté politique insuffisante des hautes autorités politiques de l’époque, le manque de compréhension (à mon avis, tant pour les civils que pour les militaires d’ailleurs), des enjeux et retombées diplomatiques d’un tel sommet, ainsi que le manque de préparation, d’expérience et de compétence pour l’organisation de grands sommets aux Comores, ont malheureusement mis cet événement au rang des espérances déçues. Mon message est donc très simple : nous devons davantage prendre au sérieux cette institution. La Force en attente d’Afrique de l’Est (EASF) est un levier important pour l’ouverture régionale des Comores, leur intégration en Afrique de l’Est ; elle permet une émancipation et une visibilité de pas mal de cadres comoriens, militaires et civils, qui y exercent des responsabilités importantes avec brio, pour le rayonnement du pays ; des responsabilités non seulement liées à la paix et à la sécurité, mais également de nature politique et diplomatique ; c’est donc un levier, non seulement militaire et sécuritaire, mais également diplomatique. Le gouvernement comorien doit soutenir sans réserve cette force où ses nationaux ont facilement trouvé leur place, contrairement à d’autres organisations où la visibilité des comoriens est quasi nulle. Et il doit inscrire cette dimension de l’EASF dans le cadre d’une vision du management stratégique de notre Etat où l’intégration régionale a, comme dans des cercles concentriques, sa première et naturelle place ; il faut maintenant espérer que le Livre récemment élaboré sur la défense et la sécurité des Comores (je ne peux le confirmer, n’ayant pas eu le privilège d’en avoir copie) en a tenu compte.

Ce que je dis ici est d’ailleurs valable pour toute l’Afrique en général, de l’Est en particulier ; en effet, les citoyens de nos Etats nous observent, nous, praticiens et experts en sécurité et défense, et attendent de nous des réponses claires à leurs problèmes de sécurité, tant au niveau individuel qu’étatique, régional, etc. Beaucoup d’entre eux ne se font pas prier d’ailleurs pour participer à la bonne cause à travers la composante civile de la FAA (Force africaine en attente) et de l’EASF: la société civile, mais également les experts en tous genres qui la composent (juristes, spécialistes des droits de l’homme…) ; voilà qui illustre la fameuse formule de Georges Clémenceau : « la guerre est une chose trop sérieuse pour être confiée à des militaires », entendons « aux seuls militaires ». En fin de compte, je crois sérieusement qu’au-delà de l’EASF, la FAA est une réelle opportunité pour l’Union Africaine de se prendre en charge et à temps, en ce qui concerne la sécurité de ses Etats membres. Et en même temps, de réaliser le rêve de nos illustres visionnaires comme Kwame Nkrumah d’ « africanisation » de nos solutions, d’indépendance et de « panafricanisme ». A cet effet, il est du devoir de nous tous, africains, militaires comme civils, d’aider les forces régionales en attente, qui en constituent la charpente, à atteindre rapidement leur opérationnalisation. Il faut de ce fait y mettre les moyens financiers qu’il faut et non pas compter sur les autres, d’où qu’ils viennent : voilà l’autre grand enjeu.

Propos recueillis par MN / LGDC

1 commentaire sur Général Salimou :« Nous avons besoin d’un vivier d’experts de haut niveau, tant civils que militaires »

  1. Pour la paix et la sécurité des comoriens,il me semble urgent que la Mission de CI séjournant à présent à Moroni invite le Colonel AZALI d’arrêter l’envoi des militaires à Anjouan et qu’elle se rende à Anjouan pour engager des négociations avec les jeunes révoltés pour trouver un terrain d’attente favorable au rétablissement du dialogue entre l’opposition, les autorités des îles et le gouvernement de l’union.

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