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Interview : Elle se confie sur son cancer de sein

Moinafatima Charani est atteinte d’un cancer du sein. Loin de se recroqueviller dans le silence, elle prend son courage à deux mains, brise un tabou et se confie dans l’espoir de sensibiliser les autres sur ce qu’elle qualifie, à juste titre, de « tueur silencieux ». Car pour elle, la honte n’est pas le fait d’être atteint d’une maladie, mais qu’au troisième millénaire « notre pays ne dispose pas d’une stratégie nationale contre le cancer ». L’espoir qu’elle nourrit n’est pas un vœu pieu car, en effet, elle est une des membres fondateurs de l’ACCF, une association qui lutte contre le cancer chez la femme comorienne. Laquelle association, soit-dit en passant, a célébré l’Octobre rose le 30 octobre à Moroni.

La Gazette des Comores : Nous sommes à un mois où le monde entier bat campagne contre le cancer. Il se trouve que vous êtes en soin en France pour cette maladie. Pouvez-vous nous parler un peu de votre cas ?

Moinafatima Charani : Tout d’abord, merci pour cette opportunité. Au fait, j’ai moi-même découvert la  petite boule dans le sein et je suis partie voir mon gynécologue. Il me confirme la présence de la petite boule. Selon lui, elle n’était pas volumineuse et qu’il allait me prescrire une pommade à appliquer et m’opérer si elle ne disparait pas au bout d’un mois. Mais avant tout cela, il recommande une échographie. Jusque là, rien d’inquiétant pour moi.  Le radiologue confirme la présence d’un nodule, me pose des questions sur mes antécédents familiaux et demande à ce que je fasse une mammographie. Je reviens vers mon gynéco et malgré la conclusion de l’échographie, il insiste sur l’opération et un prélèvement à envoyer à l’Ile de La Réunion pour examen. C’est là que je commence à me dire que quelque chose ne tournait pas rond. Et si le résultat est positif, c’est quoi la suite ? Débrouille-toi ? J’ai donc décidé de moi-même de partir à l’extérieur. Ce qui m’a brisé le cœur ce n’est pas que mon gynécologue n’ait pu détecter le cancer parce que c’est après plusieurs examens que ça se confirme, mais plutôt sa réponse quand je lui ai annoncé la décision de partir à l’extérieur. Il m’a tout simplement répondu « c’est à toi de voir ». Non ! Je m’attendais à ce qu’il m’en dise plus. Qu’il m’encourage, me conseille dans cette démarche. J’estime d’ailleurs que ça devrait venir de lui et non l’inverse.

LGDC : Au vu de ce qui s’est passé, vous devez être déçue. Peut-on, tout de même, continuer à faire confiance aux médecins comoriens ? 

MC : Au-delà de la confiance ou pas, vous savez qu’aux Comores, le cancer fait partie des maladies orphelines. Le malade est livré à lui-même parce qu’il n’y a aucune structure dédiée à cette maladie, aucun moyen de le guérir au pays. Pire, même avec le peu de moyens existants pour la prévention, je parle du dépistage précoce par la mammographie ou le frottis pour les femmes, aucune sensibilisation du grand public. Il est vrai que ces examens sont pratiqués dans des structures privées et ne sont pas à la portée de tout le monde, mais même celles qui pourraient se les payer sont sous informées pour ne pas dire pas du tout ! L’Union Comorienne Contre le Cancer (UCCC) a beaucoup travaillé sur ces sujets, malheureusement, peu d’accompagnement de la part des pouvoirs publics.

Pour revenir sur la question de la confiance, je saisis cette occasion pour interpeller nos médecins, leur demander de bien prendre leur temps pour écouter, conseiller et orienter leurs patients car ce n’est pas le cas pour certains, malheureusement. Vous savez quoi ? On m’avait aussi prescrit un médicament contre-indiqué. Je ne doute absolument pas des compétences mais je verse cela dans l’imprudence.

LGDC : Qu’espérez-vous après une telle révélation à visage découvert pour une maladie considérée comme taboue dans la société ? 

MC : Ce n’est pas facile de parler de soi-même et encore moins quand il s’agit de sa maladie. Néanmoins, mon témoignage est pour moi une occasion de plus, de parler de ce tueur silencieux, montrer qu’il n’y pas de honte à être malade et qu’il faut en parler pour réveiller les consciences. Pour moi, la honte c’est qu’au troisième millénaire, notre pays ne dispose pas d’une stratégie nationale contre le cancer.

LGDC : Où en êtes-vous avec le traitement ?

MC : Je suis en phase de rémission et je prie Dieu que le pire soit passé. Merci à tous ceux qui m’ont aidée et soutenue tout le long de ce cauchemar.

LGDC : Vous avez mis sur pied une association contre le cancer chez la femme, l’ACCF. Comment comptez-vous sensibiliser les femmes contre ce que vous qualifiez de « tueur silencieux » ?

MC : Effectivement, je fais partie des membres fondatrices de l’ACCF. Nous menons la sensibilisation à travers des déplacements dans les régions pour rencontrer les femmes, des émissions radiotélévisées, et récemment par les réseaux sociaux via notre page facebook. Le 4 février dernier, journée mondiale contre le cancer, nous avons rencontré des femmes à Volovolo avec l’appui du Dr Issa Soulé. Pour ce mois d’octobre, en plus des 2 émissions radiotélévisées, nous avons réalisé une campagne de sensibilisation au dépistage du cancer du sein avec la mammographie à prix réduit. Je saisis cette occasion pour remercier le Cabinet d’Imagerie médicale pour sa bonne collaboration. Nous avons enfin organisé ce qu’on a appelé la marche rose le mercredi dernier. Et bien entendu, on ne va pas s’arrêter là.

LGDC : Auriez-vous des statistiques sur les cas de cancer aux Comores ?

MC : Une présentation du Dr M’MADI IBOUROIHIMA Gynécologue-Obstétricien, datant de 2013, montre que sur 495, les cancers gynécologiques représentent 46,06% et celui du col de l’utérus arrive en première position.

LGDC : Un dernier mot ?

MC : On est tous concernés par cette maladie. Nous devons tous nous mobiliser.

Propos recueillis par Toufé Maecha, Paris / La Gazette des Comores

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