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L’accident vasculaire cérébral, un problème de santé publique ?

Un jeune de 27 ans, un autre de 35, des personnes de moins de 50 ans ou de plus de 65 ans, les accidents vasculaires cérébraux semblent toucher toutes les couches de la population, sans distinction aucune. Pour l’instant, aucune politique de prévention n’a été mise en place. Et la prise en charge des patients laisse à désirer.

Les accidents vasculaires cérébraux sont de plus en plus fréquents. Et malheureusement, la maladie touche de plus en plus de jeunes. Le 25 janvier 2019 par exemple, c’est un jeune de 27 ans qui en a été victime. Le centre d’imagerie de la Grande-Comore est constamment demandé parce que le seul à disposer d’un scanner. L’hôpital de référence, El-Maarouf en est dépourvu. Ainsi, Pour la période allant du 01er janvier au 31 août 2010, le Centre d’Imagerie a enregistré 64 cas. Pour la même période mais 9 ans plus tard, il y en a eu 186. Les cas ont presque triplé. Le constat est alarmant. La prise en charge, défaillante. La prévention, aux abonnés absents.

Le Docteur Nassur Said Soimihi est formel. Les cas d’Avc se multiplient. Celui-ci nous reçoit dans sa clinique, situé à côté de la maison d’arrêt de Moroni. Lui, a noté une recrudescence des cas d’Avc, « ces deux dernières années ». Pour illustrer son propos, il fait savoir que dans son service à Mde, « pour une capacité de 9 lits, souvent les 6 sont occupés par des patients victimes d’Avc alors qu’il y a quelques années encore, les hospitalisations étaient d’ordre infectieux, comme le paludisme par exemple ».

Une prise en charge défaillante

Le docteur Soimihi revient sur les causes probables de la maladie. « Celle-ci est causée par de l’hypertension artérielle mais il y a d’autres facteurs de risque comme le diabète, le cholestérol, l’inactivité physique, une mauvaise alimentation, trop salée, l’obésité, etc ». Pour expliquer l’augmentation, il a pointé un problème majeur : l’accès aux soins. Si bien qu’il dit ausculter des patients qui viennent le voir, par exemple, pour une douleur aux genoux et au moment de prendre leur tension, il se rend compte qu’elle est de 25 – une tension normale étant de 13-. Pour les personnes hypertendues connues, il leur faut prendre régulièrement leur tension. Et pour les autres, la prendre tous les 3 à 6 mois, selon le médecin.

Se pose maintenant la question de la prise en charge de la maladie. Un praticien qui a requis l’anonymat a expliqué « que la démolition de l’hôpital El-Maarouf n’a rien arrangé, qui de toutes les façons n’a jamais été doté de scanner mais maintenant le principal service est à Mde et il est dépourvu de tout, pour avoir de l’oxygène pour les malades par exemple, on sue sang et eau ».

Mais pire encore, notre interlocuteur révèle tout simplement « que tout ce qu’on peut faire ici, c’est stabiliser la tension, la glycémie, traiter grosso modo les facteurs de risque mais c’est tout ». C’est tout ? « Sur le plan pratique, nous ne pouvons pas faire grand-chose pour une victime d’Avc, peu de pays africains parviennent à traiter correctement cette maladie », a-t-il assuré. Et notre source anonyme de lâcher, « le plus triste dans tout cela, c’est que pour les cas d’accident vasculaire, nous n’avons même pas de protocole de soins pour leur prise en charge ».

Absence de scanner à El-Maarouf

Il faut noter qu’il y a deux types d’Avc : ischémique et hémorragique. A la Grande-Comore, le deuxième type est le plus fréquent. Cependant, pour déterminer duquel il s’agit, il faut que le patient effectue un scanner. Seulement, les Urgences d’El-Maarouf en sont dépourvus. Pour pouvoir le faire, il faut déplacer le patient jusqu’au Centre d’Imagerie ( une structure privée) situé un peu plus loin, sur la Corniche, à Moroni. Mais avant de le faire, il faut s’assurer que son état puisse supporter le trajet. En effet, en l’absence d’ambulance médicalisée, celui-ci peut lui être fatal. Le délai de stabilisation du patient peut durer de longues heures. Et sans scan, pas de traitement. « Avant que nous ayons un scanner, nous administrions directement un traitement par antiagrégants, mais ce traitement est utilisé pour l’Avc ischémique », a fait savoir le Dr Soimihi. Seulement, celui-ci, en cas d’Avc hémorragique, peut aggraver le cas du malade. « Raison pour laquelle, il nous faut à tout prix savoir de quel type d’accident vasculaire, il s’agit », a-t-il indiqué. Cliniquement, il est pratiquement impossible, de distinguer les deux cas.

A quand une stratégie de prévention et de lutte contre la pathologie ?

La montée des Avc n’est pas propre à l’Union des Comores. Selon des données de l’Organisation Mondiale de la Santé, remontant à 2010, 17 millions de personnes sont atteintes par cette pathologie, et 6 millions en sont mortes, faisant d’elle, la deuxième cause de décès dans le monde. En France, « il y a environ 140 mille cas par an, soit un Avc toutes les 4 minutes » selon la Fondation pour la Recherche des Avc. La difficulté qui se pose aux Comores, c’est que les autorités sanitaires semblent (ou n’ont pas les moyens) de prendre le problème à bras-le-corps. « Si le ministère de la santé accepte de reconnaître la pathologie comme constituant un problème de santé publique, il mettra en place une stratégie nationale de prévention et de lutte contre cette maladie et à partir de là, commencer à sensibiliser la population », a déclaré le docteur Soimihi. Il lui faudra tout autant s’adonner à la formation de médecins pour le traitement utilisé dans des pays mieux pourvus*, qui demande outre une formation, une surveillance accrue mais il aurait un coût exorbitant.

En attendant, c’est aux familles des malades de les déplacer vers un centre médical (généralement El-Maarouf), dans une simple voiture avec tous les risques que cela suppose alors que l’idéal « serait que les soins commencent à domicile ». Une fois là-bas, un membre du personnel reconnaît que « même les brancardiers n’ont pas suivi de formation ». Et même si le patient survit et s’il en a les moyens « souvent il lui faut voyager, généralement à Madagascar ou en Tanzanie pour sa rééducation, le service de kinésithérapie sur place n’en est un que de nom ; il faut savoir qu’il n’ y aucun traitement oral qui permette de recouvrir rapidement l’usage de ses membres pour les patients hémiplégiques, pour ce faire, il faut de bons kinésithérapeutes et ici il y en a très peu, et les équipements font défaut ». Les moins chanceux tentent tant bien que mal de vivre avec des séquelles pouvant aller de l’aphasie (perte totale ou partielle de la capacité de communiquer par le langage, à une hémiplégie (paralysie de la moitié du corps) ou encore une dépression, sans véritable structure pour les prendre en charge.

Faïza Soulé Youssouf, La Gazette

* Le directeur général de l’hôpital de référence El-Maarouf, a accepté de nous recevoir la semaine prochaine.

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