L’amertume de la jeune génération tunisienne

Eymen Gamah est un jeune étudiant tunisien de 23 ans, attentif à l’évolution politique dans son pays, mais qui ne se reconnaît pas dans les deux grands courants qui dominent aujourd’hui la vie politique tunisienne, c’est-à-dire le camp islamiste représenté par Ennahda, et celui, progressiste, de Nida Tounès, l’Appel de la Tunisie, formé autour de l’ancien premier ministre Béji Caïd Essebsi.

Créé au mois de juin, ce parti vient de faire son entrée à l’Assemblée constituante, par le jeu des défections, sans passer par la case élections. Des élections qui auraient dû se tenir en octobre, un an après le scrutin qui a porté au pouvoir Ennahda allié à deux partis de centre-gauche, le Congrès pour la République et Ettakatol. Mais la nouvelle Constitution n’est pas prête et aucune échéance électorale n’a été réellement fixée.

Eymen est représentatif d’une génération, qui est descendue dans la rue pour chasser du pouvoir Zine El-Abidine Ben Ali, et qui a le sentiment, aujourd’hui, qu’un match, commencé il y a cinquante ans, reprend et lui »vole » sa voix.

Voici reproduit l’article qu’il nous a fait parvenir et qui a été publié dans le Monde daté du 14 novembre , accompagné de cette photo d’un tag, à Tunis, dont la légende est assez parlante…

Le tag dit : « Je ne peux pas rêver avec mon grand-père. » Il est signé Ahl El-Kahf (peuple de la cave)

 

Par Eymen Gamha, étudiant en management  à l’IHEC Carthage, Tunis

« A 6 heures du matin, le 23 octobre 2011 au Kram, une banlieue deTunis, un homme criait dans la rue : « A bas la démocratie, vive Ben Ali ! » Son cri a perturbé mon sommeil. Tout excité, j’ai ouvert la fenêtre et lui ai répondu : « Oublie Ben Ali, il a disparu à tout jamais !»

A 7 heures, je me suis dirigé vers le bureau de vote où 200 personnes faisaient déjà la queue. Puis c’est la consécration : je dépose mon bulletin dans l’urne et mets mon doigt dans l’encre bleue. Ça y est, à 22 ans, et comme des millions de Tunisiens, j’ai reçu le « baptême » des urnes. Certes, il y avait bien auparavant des élections, mais le choix était limité, car les listes du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) de Ben Ali l’emportaient toujours.

Le 23 octobre 2012, au Bardo (banlieue de Tunis) et devant le siège de l’Assemblée constituante, la rue était divisée en deux. D’un côté, des sympathisants d’Ennahda, le parti islamiste au pouvoir, qui célébraient un an de légitimité, selon leurs dires. De l’autre, les membres des partis d’opposition qui exigeaient qu’Ennahda quitte le pouvoir.

Le travail de l’Assemblée constituante devait se terminer ce jour-là, mais les sièges sont si confortables que nos chers députés y ont pris goût. D’ailleurs, la date du scrutin qui devrait avoir lieu en 2013 n’a toujours pas été fixée. Un tel spectacle m’a dégoûté ; au lieu de voir les Tunisiens s’unir autour de la Constitution de la IIe République, on assistait à des conflits partisans inutiles à ce moment-clé de l’histoire de notre pays.

Entre-temps la situation économique et sociale de la Tunisie empire, et les gens attendent un changement qui n’a toujours pas eu lieu. Pis, les jeunes ne se retrouvent pas dans le paysage politique. La classe politique tunisienne est en train de reprendre sa forme d’avant les élections de 1989 ; les islamistes d’Ennahda contre le RCD remis au goût du jour par Nida Tounes, le parti d’opposition lancé cet été par Béji Caïd Essebsi. Les partis d’extrême gauche cherchent, quant à eux, à se présenter comme une alternative.

Si les grands pôles politiques se sont adaptés au contexte post-révolutionnaire, les mêmes querelles entre les mêmes vieux chefs de file politiques sont de retour. Tout est fait pour décourager les jeunes de contribuer au débat. C’est pourquoi, comme beaucoup de mes amis, je ne voterai pas lors du prochain scrutin.

Il est clair qu’il n’y a aucune volonté de rompre avec le passé, comme me le confiait récemment Soukaina, une jeune militante du parti Congrès pour la République (CPR), membre de la coalition au pouvoir. Ce sont les mêmes personnes qui déclament les mêmes discours avec les mêmes mots. Comment peut-on faire du neuf avec du vieux ? Les Tunisiens attendent des réformes concrètes et en profondeur, mais la classe politique entretient des débats de salon stériles. Certes, la révolution a abouti à un changement politique qui a ouvert de nouvelles perspectives, et je ne voudrais pas être fataliste, il n’y a pas plus facile qu’être négatif et tout critiquer. Mais il est grand temps de commencer une deuxième révolution ; celle des mentalités. Les jeunes ne doivent pas attendre le changement, mais le créer. »

 

 

 

 



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