«Le marché halal est une invention de la mondialisation»

Le marché halal n’est pas issu d’une tradition religieuse ancestrale, mais de la rencontre entre deux idéologies, le néolibéralisme et le fondamentalisme, observe l’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler dans Le Marché halal ou l’invention d’une tradition*.

Vous soulignez dans votre ouvrage qu’ « en Europe occidentale, jusqu’aux années 80, la plupart des autorités musulmanes considéraient les nourritures des gens du Livre (juifs, chrétiens, musulmans) commehalal, à l’exception du porc ». Comment, en moins de trente ans, avec l’émergence du marché halal, l’espace alimentaire musulman s’est-il refermé ?

En effet, jusqu’à cette époque, la position dominante était celle de la fatwa dite « du Transvaal » de Muhammad Abduh (1849-1905), écrite peu avant sa disparition. Le père du réformisme musulman ne voyait aucune objection à ce qu’un fidèle consomme la viande des animaux abattus par des gens du Livre, hormis du porc. Ainsi, dans les pays de tradition chrétienne, un musulman pouvait partager aisément sa table avec d’autres.

Cette situation deviendra plus délicate avec l’invention du marché halal à la fin des années 1970, lorsque les mouvements fondamentalistes rencontreront le marché néolibéral mondialisé. L’entente entre ces deux idéologies se scellera par la spécialisation d’un espace alimentaire musulman : les uns pour ériger des frontières symboliques entre les musulmans et les non-musulmans, les autres pour pénétrer les marchés des pays musulmans.

C’est en Iran, après la Révolution islamique de 1979, qu’a débuté cette collaboration atypique. Depuis peu au pouvoir, l’ayatollah Khomeyni interdit l’importation de viandes en provenance de pays occidentaux sous prétexte qu’elles sont illicites. Pour autant, cette annonce symbolique ne sera pas suivie d’effet, car trop impopulaire, notamment auprès des classes moyennes iraniennes. Le nouveau président de la première République islamique, modèle de tous les courants islamistes du monde, a alors cette idée brillante : imposer son contrôle islamique directement dans les abattoirs des exportateurs impies. L’Australie et la Nouvelle-Zélande vont donc accepter ce deal avec l’Iran, escomptant un avantage compétitif pour exporter vers d’autres pays musulmans. La chaîne d’abattage dite « halal » passe sous contrôle musulman, mais en terres infidèles. C’est la naissance du halal, le début de son expansion. Plus tard, l’Égypte, la Malaisie et l’Arabie saoudite imposeront également un mode d’abattage islamique sous leur contrôle.

 

Entre ces deux idéologies, le néolibéralisme et le fondamentalisme, l’une prend-elle le dessus sur l’autre ?

Fondamentalisme et néolibéralisme sont dans un rapport d’affinité élective, pour reprendre l’expression du sociologue Max Weber. Elles travaillent de concert, mais ne visent pas les mêmes fins. En témoignent les initiatives de mise en place d’une « norme halal » par l’Iso (Organisation internationale de normalisation), par le comité européen de normalisation ou l’Association française de normalisation (Afnor). Dans ces commissions qui rassemblent des « parties intéressées » du marché de la régulation et des organisations non gouvernementales, siègent uniquement des mouvances fondamentalistes ayant un rapport littéral et exclusif à la norme. Les autres composantes de l’islam, libérales ou soufies, ne peuvent pas concevoir une norme religieuse industrielle.

Toutefois, « affinité » ne veut pas dire systématiquement « entente ». Par exemple, les représentants et associations islamiques ne viennent plus à la commission de l’Afnor. Non parce qu’ils ne sont pas en accord avec le principe de normalisation industrielle du halal, mais parce qu’ils ne sont pas, pour le moment, dans un rapport de force favorable pour faire accepter leurs directives.

 

La jurisprudence islamique (fiqh), qui se base sur la Sunna – l’ensemble des paroles et actes du Prophète – et le Coran, témoigne de l’importance accordée par les musulmans à la façon d’abattre les animaux. Les exégètes n’ont-ils pas cherché à imposer des consignes précises sur l’alimentation halal ?

Quelle quantité d’alcool peut-on tolérer ? Doit-on sectionner une ou deux jugulaires ? Un chrétien, un esprit déséquilibré, une femme ou un mineur peuvent-ils mettre à mort un animal ? Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les exégètes musulmans, issus des différentes écoles juridiques (hanafite, malékite, shâfi‘ite, hanbalite) discutent librement sur des aspects symboliques et techniques de l’abattage rituel. Ces savants cherchent bien sûr une vérité religieuse, mais, à l’exception de quelques mouvements minoritaires, ils ne souhaitent pas figer une normehalal, établir un modèle unique. L’idée même de norme halal ne prend sens que pour un courant de pensée qui prétend qu’il n’existe qu’une orthodoxie, qu’une seule voie droite et licite pour sauver son âme. C’est l’une des caractéristiques du fondamentalisme religieux. Le marché halal s’abreuve de cette idéologie-là, la nourrit et la propage.

 

Dans la mise en place de ce phénomène multifactoriel, vous pointez du doigt le rôle actif et oublié des femmes en Europe. Quel était-il ?

L’offre industrielle de viande halal, visant d’abord l’exportation vers les pays musulmans, a rencontré assez rapidement une demande des populations installées en Europe. Arrivées plus nombreuses avec le regroupement familial des années 1980, les femmes ont joué un rôle dans la mise en place des commerces de proximité et notamment des boucheries halal. À travers leur cuisine, les mères ont érigé une barrière alimentaire, en excluant bien sûr le porc, mais aussi d’autres viandes non halal puisque celles-ci seraient illicites selon l’islam. Il s’agit d’un réflexe de protection identitaire et culturel caractéristique des groupes migrants. Par la suite, le petit commerce, l’industrie et des groupes religieux ont transformé cette barrière en frontière avec ses gardes : les agences de certification halal. Ces intermédiaires ont pour rôle de déclarer aux populations ce qui est halal – licite – ou, au contraire, haram – illicite.

 

Dans de votre ouvrage, vous évoquez « un élargissement du périmètre du halal ». Qu’entendez-vous par cette expression ?

En 1997, après la publication des directives halal du Codex alimentarius, l’organisme de clarification des normes alimentaires reconnu par l’Organisation mondiale du commerce (OMC), le périmètre du halal s’est élargi au-delà de la viande et des produits carnés. Sont dorénavant « interdits » non seulement les viandes abattues de manière non islamique, mais aussi tout ce qui contient de l’alcool et des protéines animales non rituelles, y compris en dose infime. Ce qui constitue, de nos jours, la plupart des produits avec additifs, colorants et exhausteurs de goût. Les normes du Codex sont inspirées d’une conception rigoriste d’origine malaisienne, un pays réislamisé de façon autoritaire dans les années 1980, qui vend aujourd’hui de l’eau halal, c’est-à dire embouteillée dans un environnement non contaminé par de l’illicite. Cela peut faire rire en Europe, mais mes indicateurs m’incitent à penser que cette conception arrivera ici aussi.

 

Pourquoi pourrait-elle se développer en France ?

Dans mes enquêtes, j’observe cet élargissement du périmètre du halal tout comme une baisse de la convivialité. Ainsi, peut-on se demander : pourquoi une part de la population musulmane y compris non pratiquante, adhère à cette conception de plus en plus restrictive et séparatiste du halal ? Cette adhésion va de pair, sans doute, avec un sentiment d’exclusion et de séparation qui augmente au lieu de diminuer logiquement avec l’intégration sociale et culturelle des générations. Le racisme demeure une réalité pour ces populations.

Ce sentiment est renforcé, de plus, par un discours victimaire véhiculé par des groupes islamistes qui font croire que l’adhésion à l’islam est la raison de cette exclusion : « Si vous êtes stigmatisé, c’est pour le seul fait d’avoir choisi la religion de vérité. » Ce sentiment d’élection est très culpabilisateur. Pour manger conformément à sa religion, le musulman doit, entre autres, rechercher le halal ou montrer au moins qu’il le recherche, éviter d’inviter un non-musulman s’il ne veut pas être à son tour convié à dîner chez lui. Ces conduites quotidiennes d’autocontrôle peuvent être vécues, à la longue, comme épuisantes. Le repos, c’est le monde du halal, de l’entre-soi à qui l’on peut, croit-on, faire confiance.

 

Peut-on considérer les musulmans comme de simples victimes de ce marché aux enjeux à la fois économiques, politiques et religieux ?

Les Français de confession musulmane ne sont pas plus ni moins victimes de ce marché halal que n’importe quel Français de la mode en général. Ce qui me semble inquiétant, c’est que les structures traditionnelles du religieux n’arrivent pas à faire face à cette saturation du sens islamique par le marché qui impose du « tout islam » ou rien. C’est un boulevard pour l’islam intégral.

 

(*) Le Marché halal ou l’invention d’une tradition (Seuil, 2017).

 

Florence Bergeaud-Blackler est docteur en anthropologie à l’université d’Aix-Marseille, chargée de recherche CNRS à l’Institut de recherche et d’étude sur le monde arabe et musulman (IREMAM).

lemondedesreligions.fr

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