Les étoiles ternies du Pentagone

Le président Barack Obama, Leon Panetta, les généraux David Petraeus et John Allen, le 28 avril 2011, à Washington.

Incompétence, détournement de fonds, harcèlement sexuel. Le Pentagone ressemble aux écuries d’Augias. L’ancien ministre de la défense Robert Gates, qui a pris sa retraite en avril 2011, estimait que le corps des officiers généraux ponctionnait trop le budget du Pentagone et voulait réduire le nombre des généraux et amiraux d’active. Ce qu’il peut réaliser, sans problème. Selon le Bureau of Labor Statistics, un organisme lié au département du travail des États-Unis, il y avait 964 généraux d’active en avril 2011 et 12 265 colonels prêts à prendre leur place [Tableau n°3 : Military rank and employment for Active Duty Personnel, April 2011].

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DES VOYAGES AVEC L’AVION DE FONCTION

Le général William « Kip » Ward, ancien commandant pour toute l’Afrique, a été sanctionné et condamné à rembourser plusieurs dizaines de milliers de dollars indûment utilisés. Le secrétaire à la défense, Leon Panetta, a « rétrogradé » l’ancien chef de l’Africom, qui « devra rembourser 82 000 dollars au gouvernement », a confirmé un haut responsable de la défense, sous couvert de l’anonymat. Le général quatre étoiles, grade le plus élevé dans l’armée américaine, « prendra sa retraite avec le grade de lieutenant-général » (trois étoiles), a précisé un autre haut responsable.

Le général Ward, qui part à la retraite, est accusé d'avoir dilapidé des fortunes en déplacements extravagants, a souligné Panetta en marge d'un déplacement en Australie.

William Ward a été le premier officier à diriger l’Africom, de 2007 à 2011, un poste basé à Stuttgart, en Allemagne. Il lui a été interdit de prendre sa retraite avant la publication des conclusions de l’enquête. Dans un rapport de 99 pages, rendu public en juin, l’inspection générale reproche au général Ward d’avoir notamment utilisé à des fins personnelles l’avion mis à sa disposition en tant que chef de  l’Africom pour se rendre à New York ou à Atlanta, d’avoir indûment prolongé des voyages professionnels pour des motifs personnels, ou encore d’avoir emmené avec lui sa femme à quinze reprises sans raison officielle et sans rembourser les frais afférents.

Le rapport pointe ainsi une escale aux Bermudes en 2010, où le couple a passé la nuit dans une suite à 747 dollars de l’hôtel cinq étoiles Fairmont Hamilton Princess. L’épouse du général aurait également utilisé indûment des voitures blindées. Il lui est aussi reproché d’avoir fait financer pour lui et ses collègues un voyage de onze jours à Washington et à Atlanta, d’un coût de 129 000 dollars, alors que trois journées seulement étaient justifiées par des raisons professionnelles. Mme Ward a emprunté à cinquante-deux reprises un avion militaire avec son époux sur soixante-dix-neuf vols effectués par le général, tandis que ce dernier a prolongé sept fois ses déplacements professionnels pour des raisons personnelles en se faisant rembourser ses frais de voyage.

EXCELLENCE PROFESSIONNELLE ET JUGEMENT

Le secrétaire à la défense a rappelé que « les responsables du ministère de la défense devaient être exemplaires tant au niveau de l’excellence professionnelle que du jugement », a déclaré le porte-parole du Pentagone, George Little, dans un communiqué. M. Panetta est « déterminé à traiter rapidement et de manière appropriée toute action impropre ou mauvaises conduites des officiers supérieurs », indique encore le communiqué.

Leon Panetta est déterminé à traiter rapidement et de manière appropriée toute action impropre ou mauvaises conduites des officiers supérieurs, indique un communiqué du Pentagone.

Le dénouement de cette affaire instruite depuis de longs mois par l’inspection générale du Pentagone se produit alors que le directeur de la CIA, l’ex-général David Petraeus, a été contraint à la démission vendredi pour une relation adultérine, et que le chef de la coalition en Afghanistan, le général John Allen, a été mis en cause mardi pour avoir entretenu une correspondance « déplacée » avec une femme mariée de 37 ans.

Leon Panetta, a déclaré mercredi maintenir sa « confiance » envers le général John Allen. Le général Allen, qui avait déjà reçu mardi le soutien du président Barack Obama, « fait un excellent travail au sein de l’ISAF », la Force internationale d’assistance à la sécurité en Afghanistan, « et il a toujours ma confiance pour diriger nos forces et poursuivre le combat », a déclaré M. Panetta à des journalistes lors d’un déplacement en Australie.

Le « scandale des généraux » complique la redistribution des principaux postes liés à la sécurité intérieure et extérieure des Etats-Unis en vue du second mandat du président démocrate. l’affaire pourrait amener M. Obama, qui tiendra ce mercredi sa première conférence de presse depuis sa réélection, à accélérer le remaniement de son administration. M. Obama pourrait être invité à développer les propos de son porte-parole, Jay Carney, qui a assuré mardi que le président faisait « confiance au général Allen » et « pense qu’il fait et a fait un excellent travail ».

KYRIELLE DE CONDAMNATIONS

Avant cette série de scandales, d’autres généraux et officiers de haut rang ont fait l’objet d’accusations de mauvais comportement, y compris d’agressions sexuelles. Ces affaires diverses ont été l’occasion pour des observateurs de dépeindre un milieu d’officiers de haut rang vivant dans une bulle, dans un pays qui, après dix ans de guerres, décourage toute critique à l’encontre de quiconque portant un uniforme.

Un général de brigade, Jeffrey Sinclair, adjoint du commandant de la 82e division aéroportée, a été démis de ses fonctions cette année en Afghanistan après avoir été accusé d’agressions sexuelles – il aurait poursuivi de ses assiduités cinq femmes, relève le New York Times – et de menaces de mort contre une femme. Selon l’accusation, après avoir été interrogé sur son comportement à l’égard des femmes, M. Sinclair a répondu : « Je suis général, je fais ce que je veux. »

James H. Johnson III, ancien commandant de la 173e brigade aéroportée, a été condamné pour bigamie, fraude et adultère et à rembourser 300 000 dollars ou à cinq ans de prison.

Un autre rapport du ministère de la défense accuse le lieutenant-général Patrick O’Reilly d’avoir tyrannisé son personnel à l’Agence américaine de défense antimissiles (MDA). Selon un témoin, son style de commandement était du « genre lance-flammes ». Les autres corps de l’armée n’ont pas été plus épargnés.

L’armée de l’air a dû faire face à de nombreuses accusations d’agressions sexuelles contre des recrues féminines sur sa base d’entraînement de Lackland, au Texas, dont les 475 instructeurs forment 35 000 recrues par an.

La marine, fait rare, a relevé, le 27 octobre, le contre-amiral Charles Gaouette de son commandement du porte-avions U.S.S. John C. Stennis alors qu’il était en mission dans la mer d’Arabie. L’amiral est l’un des vingt-deux officiers de haut rang démis de leurs fonctions cette année pour des manquements divers, selon le Navy Times.

Le contre-amiral Chuck Gaouette était à la tête du groupe de combat John C. Stennis.

Robert Gates s’était également inquiété du fossé qui se creusait entre les militaires et le reste de la société civile américaine. Des voix se sont élevées aussi pour s’alarmer de voir des officiers s’affranchir de toute règle, au motif qu’ils risquent leur vie quand les civils restent chez eux.

Pour Tom Ricks, journaliste et auteur d’un livre sorti récemment, The Generals (« Les Généraux »), « on vénère en ce moment les militaires sans réfléchir. Ce n’est bon ni pour les militaires ni pour le pays ».

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