«Les Mahorais sont réduits à l’état d’observateurs passifs de leur propre avenir»

Youssouf Moussa, leader du Front démocratique à Mayotte : «Les Mahorais sont réduits à l’état d’observateurs passifs de leur propre avenir».

«L’intention de la France, c’est de bouleverser tout ce qui est à Mayotte, aussi bien sur le plan social, politique, économique que culturel, transformer l’île de Mayotte en une île française. Vous verrez que partout, dans l’administration et ailleurs, ce sont les Français qui tranchent».
 
ALW : Six ans après la départementalisation de Mayotte, quel regard portez-vous sur cet ancrage à marche forcée de l’île à la France ?

Youssouf Moussa : Vous êtes en mesure de constater vous-même les conséquences de cette départementalisation, étant sur place. Je me souviens encore de cette phrase d’un ministre français au lendemain du référendum sur la départementalisation de Mayotte : «Maintenant, il n’y a plus de Mahorais, il n’y a que des Français.»
L’intention de la France, c’est, voyez-vous, de bouleverser tout ce qui est à Mayotte, aussi bien sur le plan social, politique, économique que culturel, transformer l’île de Mayotte en une île française. Vous verrez que partout, dans l’administration et ailleurs, ce sont les Français qui tranchent ; les Mahorais sont réduits à l’état d’observateurs passifs de leur propre avenir.
 
ALW : Ni pendant, ni après les événements d’avril 2016, au cours desquels les Comoriens des autres îles étaient pourchassés et leurs cabanes incendiées, on vous a peu entendu, sinon pas du tout, alors qu’on vous connait pour votre verbe incisif contre les violations des droits de l’homme et l’occupation de Mayotte. Peut-on savoir les raisons de ce silence ?

Y.M. : Ce silence n’est pas volontaire. Depuis deux ou trois ans, mes capacités d’intervenir ou d’agir à Mayotte sont très limitées. D’une part, parce que la fédération du Front démocratique à Mayotte a presque disparue et je me retrouve donc seul. D’autre part, pour agir, il faut, au minimum, pouvoir se déplacer. Or, je vis dans un tel dénuement que je ne suis pas en mesure de me déplacer comme je le voudrais.
Pendant ces événements, j’étais bloqué ici. Vous savez, avec l’âge, les possibilités de se mouvoir se réduisent. Avant, je pouvais me déplacer à pied jusqu’à Bandrele. Mais, à 72 ans, on est moins leste, moins agile. (…) Malgré nos multiples appels, il n’y a jamais eu de soutien de la part du gouvernement comorien.
 
ALW : Vous avez toujours été contre la proposition de l’ancien président Sambi de «Un pays, deux systèmes» pour résoudre la question de Mayotte. Pourtant, à l’origine, il s’agit d’une proposition du Comité Maore dont vous êtes idéologiquement très proche,….

Y.M. : Le comité Maore, entendons-nous bien, c’est une Ong autonome dont, dois-je le préciser, je ne suis pas membre. Même si chaque célébration de la Journée Maore, le12 novembre, je suis toujours présent.
Par rapport à cette proposition de «Un pays, deux systèmes», je ne comprends pas franchement ce que cela veut dire. Si c’est pour dire à la France d’administrer Mayotte, c’est ce qui se passe maintenant. Il n’y a donc rien de nouveau sous le soleil. C’est pourquoi, personnellement, je n’adhère pas à cette proposition.
 
ALW : Etes-vous d’accord avec ceux qui disent que, pour régler le différend de Mayotte, il faudrait sortir du tête-à-tête entre l’Etat comorien et l’Etat français et impliquer les Mahorais dans les négociations ?

Y.M. : Je suis d’avis que ce tête-à-tête avec la France, notamment depuis 1995, n’a rien apporté. Rien que des déboires. La France se fiche pas mal des positions des Comores. Souvenez-vous du Gthn (Groupe de travail de haut niveau, ndlr). (…)
Le problème n’est pas d’impliquer les Mahorais, mais de faire intervenir les Nations unies et l’Union européenne c’est-à-dire demander à ceux qui ont les moyens d’agir de le faire. Le problème de Mayotte doit être réinscrit à l’ordre du jour des Nations unies.
Il faut sortir de ce tête-à-tête stérile entre les Comores et la France. Je me demande ce qu’est devenu le Comité mis en place par l’Organisation de l’unité africaine (Oua) pour résoudre la question de Mayotte.
 
    «La France se fiche pas mal des positions des Comores. Souvenez-vous du Gthn (Groupe de travail de haut niveau, ndlr). (…) Le problème n’est pas d’impliquer les Mahorais, mais de faire intervenir les Nations unies et l’Union européenne c’est-à-dire demander à ceux qui ont les moyens d’agir de le faire. Le problème de Mayotte doit être réinscrit à l’ordre du jour des Nations unies. Il faut sortir de ce tête-à-tête stérile entre les Comores et la France. Je me demande ce qu’est devenu le Comité mis en place par l’Organisation de l’unité africaine (Oua) pour résoudre la question de Mayotte. Il faut réveiller toutes ces instances».
      
Il faut réveiller toutes ces instances. J’étais amer lorsque, à la Conférence d’Antananarivo, Salim Ahmed Salim (ex-secrétaire général de l’Oua, l’ancêtre de l’Union africaine, Ndlr), disait : «Si nous intervenons, vous nous dites de nous retirer puisque vous êtes en discussions avec la France.» La France essaie de gagner du temps et de nous détourner de nos objectifs. Elle a fait entrer Mayotte dans l’Union européenne sans la moindre protestation de Moroni.
Pourtant, il y a des résolutions qui nous donnent la possibilité d’agir, notamment celle qui interdit clairement à Paris d’organiser un référendum à Mayotte. Le 12 novembre dernier, le directeur de cabinet du président disait que les résolutions des Nations unies ne servaient à rien. Alors, qu’est-ce qui va nous aider ? L’Onu a reconnu notre indépendance en tant qu’archipel composé de quatre îles, il appartient aux autorités comoriennes de batailler.
 
ALW : Pour régler le problème de Mayotte, on a presque tout essayé, comme dirait un ancien dirigeant français. D’abord, on a saisi les Nations unies, puis on a opté pour des négociations bilatérales. Pensez-vous qu’il faille maintenant, par exemple, porter le litige devant la Cour internationale de justice ?

Y.M. : Tout d’abord, je pense que les Nations unies n’ont pas épuisé toutes leurs ressources, c’est plutôt nous qui avons démissionné. J’en veux pour preuve cette résolution qui interdit à la France d’organiser un referendum à Mayotte. Pourquoi le gouvernement comorien a demandé le retrait de Mayotte à l’ordre du jour de l’Onu? Nous sommes formellement indépendants, mais, dans notre façon de vivre la chose, nous sommes toujours à l’époque de l’autonomie interne.
Pour ma part, je pense qu’il faut retourner à l’Onu, que les organisations internationales auxquelles nous appartenons se ressaisissent et se mobilisent sur la question. C’est à cette condition que nous pourrions, demain, aller plus loin, notamment saisir la Cour internationale de justice. Il faut dire que, même dans la région de l’Océan indien, la cause de Mayotte comorienne n’est pas partagée par tous les Etats membres.   
 
ALW : En 2010, dans une précédente interview avec Al-watwan, vous redoutiez des «mouvements de population» en sens inverse entre Mayotte et la France, c’est-à-dire des Mahorais qui s’en vont s’installer «en métropole» et des Blancs qui envahissent l’île. Sept ans après, peut-on dire que vos craintes étaient justifiées? Si oui, quelles conséquences ce phénomène peut-il induire ?
Y.M. : Vous êtes en mesure de constater ce que cela produit. J’ai six enfants, quatre sont en France et un à La Réunion. Il en est de même pour ma belle-sœur. Cette fuite, particulièrement de la jeunesse, est inquiétante. D’autant plus inquiétante que le retour de ces jeunes est incertain. Ils se disent «qu’est-ce que je vais faire à Mayotte ?»
Les mesures que la France essaie d’imposer à Mayotte, notamment en matière d’impôt, sont destinées à déposséder les Mahorais de leur seule richesse, à savoir leurs parcelles. La France considère qu’un propriétaire terrien à Mayotte est un homme riche. Alors qu’il a juste hérité cela de ses parents. Aujourd’hui, de nombreux Mahorais sont en France et à La Réunion. Et les Blancs, il y en a partout ici. Même dans les villages les plus reculés.
Avant, on les retrouvait seulement à Dzaudzi et Mamudzu et ils ne travaillaient pas dans n’importe quel secteur. Ce n’est plus le cas. Les Français sont aujourd’hui chauffeurs de taxi, commerçants, etc. Ils ont acheté des parcelles. Ce sont eux, en tout cas, qui ont les moyens d’acheter.
 


ALW : Récemment, l’adjoint au maire de Mamudzu a demandé un assouplissement du visa Balladur. Peut-on dire que les responsables de Mayotte ont commencé à prendre conscience de l’absurdité de ce visa ou s’agit-il tout simplement d’un propos de circonstance ?
: D’abord, je crois que c’est quelque chose d’assez affligeant. Tout le monde reconnait que ce sont d’abord les Mahorais qui subissent les conséquences de ce visa parce que chacun d’eux compte un membre de sa famille parmi les victimes directes de ce visa. Savez-vous que la ville de Labattoir est composée à 90% de gens d’origine anjouanaise. Ici, les chefs sont issus des autres îles. Le brassage est bien fait. Mayotte ayant abrité la capitale des Comores pendant longtemps, les gens se retrouvaient ici, se mariaient, etc. Je comprends cette position de l’adjoint au maire de Mamoudzou. Je regrette tout simplement qu’il ne se soit exprimé un peu avant.

Mohamed Inoussa / Alwatwan 

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