Mayotte : le visa gratuit aux Comoriens passe mal

La gratuité du visa entre la République des Comores et Mayotte, le 101e département français, passe mal auprès des élus locaux. Annoncé lundi par le Quai d’Orsay, le projet entend lutter contre l’immigration clandestine. Beaucoup redoutent l’aggravation d’une situation déjà explosive.
Mansour Kamardine, le député Les Républicains (LR), ne décolère pas. « L’Etat est en train de transformer notre collectivité en Guantanamo ! Les gouvernements français et comorien organisent un partage de la misère de notre archipel, c’est dangereux ».
Depuis l’annonce, lundi, par le Quai d’Orsay d’une nouvelle feuille de route entre les deux pays pour lutter contre l’immigration clandestine, l’élu dénonce « une mesure prise dans la précipitation, sans concertation avec les élus locaux ».
La gratuité des visas n’est en fait qu’une des propositions évoquées, quelques jours plus tôt, lors d’un Haut conseil paritaire France-Comores, présidé par les ministres des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian et Mohamed El-Amine Souef. Il est aussi question de rouvrir l’antenne consulaire d’Anjouan, l’une des îles de l’archipel comorien d’où partent la plupart des clandestins. Ces décisions visent, selon le porte-parole du ministère, à lutter « contre le trafic d’êtres humains, favoriser les mouvements légaux, tarir les passages illégaux et sécuriser les liaisons, aériennes comme maritimes ».

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« Où mettre tout le monde ? »
Du côté de Ramlati Ali, députée mahoraise de la majorité, élue en juin dernier sous les couleurs de la République en marche (REM), l’inquiétude n’est pas cachée : « J’ai, dès lundi, été reçue par le cabinet de Jean-Yves le Drian pour leur exposer notre souci d’associer les Mahorais à cette réflexion. On m’a garanti qu’un comité de suivi serait mis en place pour évaluer le bien-fondé de ces mesures. Je le redis au nom de tous les habitants du département, la situation est humainement devenue impossible ! »
Si certains souhaitent l’assouplissement du visa pour faciliter la coopération sécuritaire, tous craignent en revanche une augmentation du regroupement familial, une régularisation massive et le maintien de la stricte liberté de circulation sur le seul département mahorais. C’est, en effet, une des spécificités du visa de court séjour pour les Comoriens : il n’ouvre pas aux déplacements en métropole pour rejoindre des proches, déjà installés à la Réunion voisine, ou dans les communautés de l’hexagone comme celle de Marseille. Sans billet retour, c’est alors l’engorgement sur l’île.
« On va devenir le futur Calais de l’Océan indien », prédit Mansour Kamardine. Son opposante parlementaire, Ramlati Ali, nuance : « Nous sommes une petite île avec, déjà, 210 000 habitants (NDLR. contre 800 000 aux Comores). Où mettrons-nous tout le monde et dans quelles conditions de vie ? »

10000 morts noyés et plaisanterie douteuse
D’ici la mise en place et clarification du nouveau visa, au cœur du canal du Mozambique, des dizaines de clandestins accosteront à Mayotte. Des côtes sises à seulement 70 km des Comores, ancienne colonie française devenue indépendante en 1975. Passagers d’embarcations de fortune, les kwassas-kwassas, des centaines d’entre eux ne débarquent jamais. Depuis 20 ans, près de 10 000 clandestins sont morts noyés. En juin, la plaisanterie douteuse du président Emmanuel Macron, « le kwassa-kwassa pêche peu, il amène du Comorien », avait alors indigné élus et habitants.

20000 retours à la frontière et 5 000 régularisations

S’ils arrivent à Mayotte, les migrants survivent ensuite dans des conditions sanitaires déplorables et se livrent à un cache-cache permanent pour échapper aux contrôles policiers. Et aux opérations de « décasage », véritables chasses aux clandestins et destruction d’habitats organisées par des Mahorais excédés.
Selon l’Insee, les étrangers, majoritairement Comoriens, représentent 41 % de la population. La moitié est en situation irrégulière. Ce qui motive les départs ? Un accès aux soins, à la scolarité voire l’acquisition de la nationalité française pour les enfants, un PIB dix fois supérieur aux Comores et l’espoir de gagner la métropole. En 2015, 20 000 personnes ont été reconduites à la frontière. Soit autant que ceux reconduits depuis la métropole. Parmi eux, 3 500 mineurs. Seuls 5 000 clandestins sont régularisés contre une moyenne de 3 000 visas délivrés.
« La tension est très forte ici, alors chaque annonce ravive les débats », constate sur place Yohan Delhomme, chargé de projet à la Cimade, association de solidarité avec les migrants, réfugiés et demandeurs d’asile. Depuis 2011, « les gouvernements successifs français et comoriens travaillent à cette simplification des visas. Nous attendons de voir si la récente annonce changera quelque chose à la politique répressive et à la machine à expulser. Changer, ce sont des moyens pour le développement de l’archipel, l’intégration et la libre circulation au-delà de Mayotte. »

Ouest-France.fr

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