« Mayotte. Des poissons à chair humaine »

Entretien :Frédérique de Souza , Ancien Consul de France aux Comores.

Un roman qui n’est pas une fiction mais bien basé sur des faits réels. Il s’agit donc plus exactement d’un roman engagé », voilà comment Frédéric de Souza présente son livre « Des poissons à chair humaine », paru aux Editions Komedit et l’Harmattan au mois d’août dernier. Ancien Consul de France dans l’île d’Anjouan où partent l’essentiel des embarcations de fortune qui effectuent la traversée vers Mayotte, cette île de l’archipel des Comores sous administration française, Frédéric de Souza en est sorti bouleversé par le drame qui se joue dans cette partie du monde. Le roman qu’il vient de publier se veut un témoignage de ce qu’il a vu et entendu dans ces îles de l’Océan indien. On y parle des morts du visa Balladur, de misère, de souffrance, d’amour, de sexe, d’exploitation humaine etc.…

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Comoressentiel s’est entretenu avec l’auteur de ce roman. Entretien.

Vous êtes un diplomate à la longue carrière. Au mois d’octobre 2008 vous débarquez à Anjouan où vous avez exercé les fonctions de Consul de France dans cette île de l’Union des Comores jusqu’au mois de juillet 2010, qu’est qui vous a marqué en premier en foulant la terre anjouanaise ?

Je suis arrivé par mer, en provenance de Moroni. La première impression est la beauté de l’île. Côtes très découpées, avec un sommet impressionnant. La roche sombre est largement adoucie par une belle végétation. Il s’en dégage une atmosphère sauvage, digne d’un grand film d’aventure hollywoodien. Une fois à terre et après une rapide prise de contact, c’est l’extrême pauvreté qui s’impose au premier regard. Ce n’est que plus tard que l’on comprend qu’au milieu de cette misère, existe quelques personnes fortunées, indifférentes à leur entourage. La misère est souvent accompagnée par la saleté et à Anjouan c’est flagrant. Constatez l’état du littoral. Il suffirait d’une entente de l’ensemble des quartiers, dans l’intérêt général, pour que soit organisé la collecte journalière des déchets et ordures ménagères vers un centre d’incinération, générateur d’énergie. C’est à mon avis la priorité des actions à mener. L’état déplorable de l’île d’Anjouan me désole car elle pourrait devenir une vraie perle. C’est incontestablement la plus belle île de l’archipel des Comores.

Êtes-vous satisfait de votre mission dans cette île ?

Ma mission, d’un aspect purement administratif, est une réussite. J’avais pour instructions d’installer le service des visas et d’améliorer les relations avec le Ministre anjouanais de l’intérieur de l’époque. Pourtant je ne suis pas satisfait de mon séjour dans la mesure où je n’ai pas eu le temps de mener à bien les objectifs que je m’étais fixé notamment la mise en place d’une coopérative agricole efficace pour aider les agriculteurs du Nyumakele. J’ai certes ouvert la voix mais il me fallait pérenniser le système. J’avais également un projet dans le domaine touristique.

Et puis vient cette histoire, « suite à des manipulations », lit-on sur le quatrième de couverture de votre roman, vous êtes révoqué du ministère des Affaires étrangères. Pouvez-vous nous éclairez un peu sur cette affaire ?

Ma présence devait gêner quelques personnes et j’ai été trahi par un proche collaborateur alors que je comptais sur lui pour mener à bien quelques belles actions au bénéfice des Anjouanais. Je soupçonne également certains soit disant amis d’être à l’origine de cette trahison. Heureusement Anjouan m’a également offert une belle amitié qui résiste au temps. Je préfère ne pas m’étendre sur le sujet, il est encore douloureux.

Que faites vous depuis que vous avez quitté les Comores ?

Depuis que j’ai quitté Anjouan, je suis sans travail.

Parlons de votre livre, un roman qui porte ce titre choc « Mayotte. Des poissons à chair humaine ». Pourquoi ce titre ?

Pourquoi ce titre ? Un jour, en discutant avec un anjouanais chauffeur de taxi à Mayotte, il m’a confié qu’il ne mangeait pas de poisson. Il avait perdu un frère lors d’une traversée et il imaginait le corps de ce dernier, mangé par les poissons. J’ai pensé que cette image choc pourrait donner la vraie dimension de ce drame quotidien qui se déroule dans le plus grand silence.

Qu’est ce que vous parlez dans ce bouquin ?

Ce roman qui n’est pas une fiction mais bien basé sur des faits réels. Il s’agit donc plus exactement d’un roman engagé. Le personnage principal, un jeune enfant du Nyumakele, grandit dans un premier temps dans son environnement isolé du Nyumakele. Plus tard, Il fini par découvrir l’amour. Comme j’espère que les lecteurs ne seront pas seulement comoriens mais aussi et surtout des français, j’ai voulu montrer que dans un pays musulman comme les Comores, les gens ne sont pas complètement figés, paralysés dans le domaine du sexe. Trop de gens pensent que la société musulmane est composée uniquement de gens frustrés. Par la suite, à travers ses aventures, je dénonce certaines actions bien réelles sur l’exploitation à Mayotte de cette détresse humaine : le travail au noir non payé, l’ambiance malsaine de Mayotte.

Que préconisez-vous comme solution à l’épineuse question de la traversée « clandestine » vers Mayotte ?

Je ne détiens pas la vérité absolue mais il faut tout de même se poser les questions dans le bon sens. Pourquoi tant d’anjouanais risquent leur vie dans cette traversée ? La misère bien entendu est une des motivations majeure. Les paysans n’arrivent pas à vendre toute leur production sur le marché local, les gens n’ont pas de travail et donc pas d’argent pour consommer, pas de services sanitaires satisfaisant etc.… Nous connaissons tous ces raisons.

Le département français, juste en face, offre tout cela, en apparence. Avec une vraie volonté, non seulement des français mais aussi, il faut bien le dire, des autorités locales, nous aurions pu développer certains acteurs économiques sur l’île. Les fonds nécessaires ne sont pas démesurés mais par contre une réelle volonté est nécessaire.

J’avais cette volonté et avec du temps j’aurais pu accomplir certaines bonnes choses. L’autre raison de cette traversée suicidaire est que beaucoup d’anjouanais ont de la famille à Mayotte et souhaitent pouvoir leur rendre visite. Mariages, anniversaires et diverses célébrations. Se déplacer « légalement » jusqu’à Mayotte est bien trop compliqué et coûteux pour la grande majorité des anjouanais. Il aurait fallu mettre en place le visa gratuitement, ne pas exiger une assurance voyage et casser le monopole du transport maritime. Bien entendu, tout ceci n’existerait pas si une des quatre îles de l’archipel des Comores n’était pas le 101ème département français. Les autorités comoriennes avaient, à mon époque, la possibilité de mettre la France face à de grosses difficultés et devant la scène internationale. Pourquoi ne l’a-t-elle pas fait ? Ne pas oublier pour autant la corruption à Anjouan et également cet énorme business qu’est le kwassa kwassa. Il ne faut pas perdre de vue que toute ce trafique profite à certaines personnes….

Quelles sont les solutions qui s’offrent à la France et aux Comores pour faire face à ce problème ?

Alors que la France est en plein questionnement sur l’immigration et des économies nécessaires pour le gouvernement, la question de Mayotte pourrait revenir sur le devant de la scène. J’aime l’idée d’imaginer Mayotte retourné parmi ses sœurs. La France pourrait accompagner ce retour par une coopération intelligente et non seulement en délivrant des chèques qui se diluent dans un flou administratif.

Mourid Mosen – Comoressentiel

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