«On nous poussait à quitter le gouvernement pour dire après que c’est nous qui avions rompu l’alliance»

Interview / Mohamed Bacar Dossar, ancien ministre des relations extérieures « On nous poussait à quitter le gouvernement pour dire après que c’est nous qui avions rompu l’alliance ».

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Deux jours après la formation du nouveau gouvernement de l’Union, qui ne compte aucun ministre du parti Juwa, Mohamed Bacar Dossar, ministre des relations extérieures sortant a accepté de répondre aux questions de La Gazette des Comores et HZK-Presse, dans une interview exclusive.

Question : Le Président Azali vient de former un nouveau Gouvernement en excluant les Ministres JUWA, quelle est votre réaction ?

Mohamed Bacar Dossar : D’abord ce n’est pas une surprise tout le monde s’y attendait. On parle de ce remaniement et de l’exclusion de JUWA depuis des mois. En réalité, notre allié n’avait pas, dès le départ, la réelle volonté de respecter cette alliance.

Question : Selon certains responsables de la CRC, vous n’avez pas été solidaires du Gouvernement et il y a la déclaration de l’ancien Président Sambi à propos de la rupture des relations diplomatiques avec le Qatar.

M.B.D. : Les Ministres JUWA ont toujours été solidaires du Gouvernement. Vous ne trouverez aucune déclaration de ma part qui pourrait être qualifiée de déloyale vis-à-vis du Gouvernement.

Quant à la déclaration du Président Sambi, nous sommes dans une démocratie. Il faut accepter qu’un ancien président puisse s’exprimer sur des questions importantes de notre pays qui touchent à notre diplomatie et à notre souveraineté nationale. En outre, alliance ne veut pas dire soumission aveugle. Dans une alliance il n’y a pas nécessairement une unicité de vue sur toutes les questions.

Question : Certains disent que c’est JUWA qui est à l’origine de la rupture.

M.B.D : Je m’inscris en faux contre cette affirmation. La déloyauté est venue de notre partenaire qui s’est rangé du côté de nos adversaires depuis des mois et qui a tout fait pour nous affaiblir. Ça a commencé avec les maires d’Anjouan qui avaient été mis en place grâce au vote des chefs de villages, notre « allié » s’est opposé, par le biais du Ministre de l’Intérieur, lorsque les conseillers municipaux ont voulu les remplacer. Puis, il y a eu les cas du conseiller de l’île, JUWA, accusé d’avoir falsifié sa date de naissance et des conseillers désignés pour siéger à l’Assemblée par des conseillers UPDC qui se sont réunis en dehors des locaux du conseil de l’île sous la présidence du doyen d’âge et des benjamins. La Cour constitutionnelle a révoqué le conseiller JUWA accusé d’avoir falsifié sa date de naissance et validé le procès-verbal fait en dehors du conseil de l’île d’Anjouan et signé par le doyen d’âge et des benjamins alors qu’on sait qu’il y a un bureau avec un Président et des secrétaires votés dans cette institution depuis longtemps. Je vous fais remarquer que depuis la révocation de ce conseiller JUWA, aucune démarche n’a été engagée par le Ministère de l’Intérieur pour organiser la partielle demandée par la Cour. 

En outre, pendant toute la durée de notre présence dans le Gouvernement il n’y a jamais eu de concertation, ni entre JUWA et CRC, ni entre nous en tant que Ministres de l’alliance et le chef de l’Etat sur quoi que ce soit, en dehors des questions courantes de l’Etat liées à nos fonctions. Les accords n’ont pas été respectés ni sur le partage des postes, ni sur le programme de Gouvernement. Le CRC a fait cavalier seul, réduisant notre alliance à la présence de Ministres JUWA dans le Gouvernement.

Le Président Sambi a été reçu, peut-être deux fois en un an. Ces rencontres n’ont jamais été médiatisées. Curieusement, les communiquant de Beit Salam étaient, ces jours-là, aux abonnés absents.

Question : Ce sont des décisions de la Cour, en quoi votre ancien allié est-il responsable ?

M.B.D : Nous sommes tous des comoriens, on connait la musique. Toutes ces manœuvres se sont traduites par un affaiblissement du groupe JUWA à l’Assemblée. Ce qui a ouvert la voie au vote d’un règlement intérieur qui permet au bureau de rester pour toute la durée du mandat.

Question : Venons-en à votre action dans le Gouvernement, quel bilan faites-vous de cette année passée au Gouvernement ?

M.B.D : Ça n’a pas du tout été facile à cause de la confusion des rôles entre moi en tant que Ministre, le SG du Ministère et le Secrétaire d’Etat au Monde Arabe. Il y a eu un manque manifeste de cohérence, voire même de collaboration, ce qui n’a pas favorisé le traitement rapide et efficace des dossiers.  

J’ai eu un ministère tricéphale : mon cabinet souvent mis à l’isolement, le Secrétariat Général érigé en Ministère qui traite avec le SGG, le Secrétariat d’Etat qui est un Ministère dans le Ministère.

La coordination interministérielle était quasi-existante. En une année il y a eu un seul conseil interministériel. Pour un ministère transversal comme les affaires étrangères c’est très difficile de faire avancer des dossiers qui doivent être traités dans les ministères techniques si l’on n’a pas d’occasion de se voir entre Ministres en dehors du conseil hebdomadaire.

Question : Mais pourquoi vous n’avez pas démissionné ?

M.B.D : Je l’ai envisagé mais le parti s’y est opposé. En fait, je crois qu’on nous poussait à le faire pour qu’on puisse dire après que c’est nous qui avions rompu l’alliance.

Question : Malgré cette situation avez vous pu réaliser quelque chose pour faire avancer la diplomatie comorienne ?

M.B.D : Le drame c’est que j’étais vraiment parti pour m’investir à fond dans ma mission, sans réserve ni arrière-pensée. J’ai quand même pu relancer la coopération bilatérale avec quelques pays amis.

Avec le Sénégal dès le mois de juillet 2016, j’ai signé avec mon homologue sénégalais l’accord sur la commission mixte. L’accord cadre datait de l’époque où Monsieur Abdou Soefou était Ministre.

Une date avait été avancée pour la tenue de cette commission mixte mais pour des raisons de calendrier, le Sénégal a demandé de la repousser pour la fin de l’année 2017 ou au début de l’année prochaine.

Nous avons tenu la Commission mixte avec Maurice à Port Louis, ça a été un grand succès. Le secteur privé comorien a participé. Il y a de bonnes perspectives de coopération avec ce pays auprès duquel nous avons beaucoup à apprendre. L’ouverture d’un consulat général des Comores à Maurice est prévue ainsi qu’une ligne aérienne directe entre Maurice et Comores.

Avec le Royaume du Maroc, les relations amicales avec ce pays se sont renforcées grâce à notre soutien pour son retour au sein de l’Union africaine. J’ai effectué récemment une mission au Maroc pour préparer la commission mixte et l’ouverture de l’Ambassade des Comores à Rabat.

Les marocains sont prêts à aider les Comores dans de nombreux domaines mais ça serait trop long à détailler.

J’ai relancé la coopération bilatérale avec l’île de La Réunion par la signature de l’accord de coopération décentralisée dans le cadre du Programme INTERREG. Le Président de la Région Réunion, Monsieur Didier Robert, a effectué deux visites à Moroni en l’espace d’un an. Une antenne de cette coopération est ouverte à Moroni.

Avec la France, le nouveau Président français semble prêt pour qu’un dialogue beaucoup plus constructif se mette en place, entre nos deux pays. J’ai tout mis en œuvre pour ouvrir le Consulat Général de Marseille. J’ai proposé un décret de création qui n’a jamais été signé. Nous avons identifié un local pour installer le consulat. Nous avons signé un contrat avec le propriétaire et même payé une avance de loyer et puis on nous dit de résilier le contrat.

La Coopération avec la République populaire de Chine se porte bien. Suite à la visite du Vice-ministre des affaires étrangères de ce pays, un nouveau don de 3,4 milliards de francs comoriens a été accordé aux Comores pour notamment la réfection du réseau routier. J’avais plaidé auprès du Vice-Ministre pour que la Chine s’investisse plus dans le secteur productif comorien et la création d’emplois.

Enfin, nous avons aussi relancé la coopération avec la Tanzanie, y compris avec Zanzibar. Une mission de trois ministres de Zanzibar vient de séjourner à Moroni. Le Ministre tanzanien des affaires étrangères, que j’ai rencontré à plusieurs reprises, est d’accord pour mettre en place une commission mixte avec les Comores. Il y a eu des échanges de courriers à ce sujet. Lui-même et d’autres ministres de Zanzibar doivent effectuer des visites à Moroni dans les prochaines semaines.

Mon regret est de ne pas avoir pu tenir la commission mixte avec Madagascar malgré les nombreuses fois que j’ai relancé mon homologue malgache.

J’ai également engagé un dialogue avec les Ministres des affaires étrangères d’Ethiopie et d’Indonésie pour renforcer la coopération avec ces pays.

Le Ministère et les Ambassades traversent actuellement une situation très difficile d’absence de moyens de fonctionnement des plus élémentaires. Le Ministre des Finances a ordonné l’arrêt total des avances sur les recettes que percevaient les Ambassades. Résultat : une cessation de paiement totale sur le fonctionnement et les salaires du personnel local. A Madagascar c’est devenu tellement intenable que l’Ambassadeur Caambi a jeté l’éponge et est rentré au pays.  Nous étions en train de travailler sur la mise en place de régies pour tenter de sortir de cette situation.

Je m’étais également préparé à solliciter le soutien d’un pays.

 Je me suis débrouillé, par des relations personnelles, pour doter le Ministère d’un groupe électrogène qui peut l’alimenter entièrement. J’ai obtenu des équipements pour mettre en place un intranet et un système téléphonique interne au Ministère, une partie du matériel est déjà arrivé au Ministère. Enfin, la Chine vient d’octroyer, à ma demande, un montant de 67 millions de francs comoriens pour réhabiliter et équiper entièrement la salle de réunion du Ministère ainsi que la toiture qui fuit. La société chinoise de travaux publics a déjà visité le Ministère et est en train de préparer un devis.

Il y a bien d’autres choses à dire mais ça serait trop long dans le cadre d’une interview. Je veux simplement relever, dans le cadre multilatéral, notre implication dans l’Indian Ocean Ream

Association (IORA) qui regroupe tous les pays riverains de l’Océan Indien dans le sens large depuis la côte Est africaine jusqu’en Australie en passant par la péninsule arabique et les pays d’Asie. Avec l’aide de l’IORA, nous avons organisé deux ateliers d’experts aux Comores.

Actuellement comme le poste de Secrétaire Général est ouvert, nous avons présenté la candidature d’un haut cadre comorien. 

Question : le mot de la fin ?

M.B.D : Je souhaite bonne chance à ce Ministère qui mérite plus de considération qu’il n’en reçoit et au nouveau Ministre qui je en suis sûr sera mieux épaulé et rencontrera beaucoup moins d’obstacles que moi dans l’accomplissement de sa mission. Enfin, je remercie mon cabinet qui m’a soutenu ainsi que les cadres du Ministère qui ont bien voulu travailler avec moi.

Propos recueillis par ESO/LGDC

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