Politiques ou caméléons ?

Le politique est la personne qui s’occupe ou qui se prétend avoir les compétences de s’occuper de la conduite des affaires de la cité, ou de l’État pour être plus moderne. Quant au terme caméléon, il dérive du latin chamaeleon, lui même issu du grec ancien khamailéôn qui veut dire « lion qui se traîne par terre ».

Tandis que le politique devrait être constant, sérieux, consciencieux, irréprochable en termes de principes et de détermination, le caméléon n’a aucune vertu et verse vers l’inconsistance, le vacillement, les incessants balancements et la peur. «Le caméléon ne possède ni mâchoire puissante ni venin pour se défendre contre les agressions. Ses armes, plus subtiles, sont l’immobilité et le camouflage… Mais ce même caméléon, s’il sent une menace, peut devenir pâle d’inquiétude ou noir de colère : c’est là une bien mauvaise manière de se dissimuler ! »

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Voilà la manière d’être et l’état d’esprit du caméléon. C’est à dire, tout le contraire de ce que doit être le politique en tant que serviteur du peuple.

Aux Comores, malheureusement, on y dénombre d’avantage de caméléons que de politiques.

Du haut de ses quarante années d’indépendance, notre jeune nation voit passer les années, voit grandir sa population, voit ses enfants apprendre davantage dans des plus prestigieuses écoles supérieures et universités du monde, mais… ne voit rien venir. Tout stagne, tout est immobile, tout se dégrade au fil des années.

Le vivre ensemble, locomotive de la vie dans la cité, se transforme en sauve-qui-peut, d’où la panique, le désordre, l’angoisse, la terreur…, c’est à dire tous les ingrédients qui entretiennent, à outrance, la corruption.

Pourtant, dire que « l’homme est un animal politique » n’a rien de philosophique. C’est comme si on dit que la chaise est fabriquée pour servir de siège. C’est là l’essence, la finalité, la fonction d’une chaise.

« L’homme est un animal politique » : L’homme, c’est à dire, vous et moi. Animal, c’est à dire, un être vivant, doué de sensibilité et capable de mouvements . Politique, c’est à dire, qui ne peut vivre que dans la cité avec ses semblables.

Cela veut dire que biologiquement nous sommes des animaux, au même titre que le ver de terre ou l’éléphant, mais nous nous différencions de ce monde par le seul fait que nous sommes capables d’organiser notre vie dans la cité, et surtout que nous ne pouvons, en aucun cas, envisager vivre en dehors de celle-ci. Alors, c’est la vie politique, au sens noble du terme, qui devrait être la première préoccupation de l’homme, car tout le reste n’est qu’ appendice, un prolongement.

Depuis le 6 juillet 1975, tous les comoriens sont contents de sortir du joug colonial. Les enfants de la patrie, formés par le colonisateur, se sont dit prêts à prendre en main, eux mêmes, le destin de l’archipel. Cette indépendance, ce sont eux qui l’avaient réclamée, même si, à la proclamation solennelle, ils se sont divisés, dans la mesure où ils n’avaient pas la même approche.

Mais, de 1975 à 2015, ils se sont succédé, ils se sont suicidés, ils ont suicidé, ils sont décédés, ils sont démodés ; ils se sont détestés, ils se sont molestés, mais ils y sont toujours restés, jamais désisté.

Ennemis hier, amis aujourd’hui, opposés le matin, ensemble le soir, républicains l’an passé, séparatistes assumés cette année, conservateurs en hiver, progressiste en été. Voilà le mouvement de la nature, pour les politiques comoriens.

Beaucoup d’entre eux disparaissent des années durant, mais réapparaissent opportunément en retournant la veste, tel un caméléon, et efface tout leur passé obscur par des paroles éhontées. Ils se réclament des lions, mais paradoxalement, ils traînent par terre comme des lézards. Ce sont des caméléons en vérité.

Griots, courtisans, sorciers, mercenaires, ils assument tout, l’essentiel étant de rester toujours avec ceux qui sont au pouvoir. Voilà la vertu, la morale des politiques comoriens, ou disons de la plupart des politiques comoriens, pour ne pas froisser les pieuvres.

Aucune conviction politique, aucune idéologie, aucune ligne politique, aucune frontière, aucune couleur, des véritables caméléons.

Alors la question qui se pose est celle-ci : La politique a-t-elle toujours été ainsi faite aux Comores ? Non. Peut-on expliquer cette régression ? Nous tenterons. Y a-t-il un espoir de changement ? Oui.

Bien avant l’indépendance, le colonisateur avait accordé aux comoriens une autonomie interne dite large. Des élections du président du conseil de gouvernement, des élections des élus de la chambre des députés, des référendums, voilà qui exigeaient une vraie vie politique, des partis politiques, et donc des hommes politiques. Molinaco, Passoko, Pec, et d’autres partis politiques sillonnaient dans nos villes et villages pour dire aux comoriens comment construire le destin du pays.

Contrairement à ce que disent certains spécialistes ou non, VERT et BLANC n’étaient pas des partis proprement dits. C’était deux idéologies, deux lignes, deux centres d’intérêts politiques, deux bords, deux mouvances. Et les partis se reconnaissaient de l’un ou de l’autre bord. Les VERT sont appelés ainsi, parce que les ténors de la mouvance portaient des turbans verts( fait exprès) pour montrer qu’ils sont des hommes accomplis au vu du anda na mila. Quant aux BLANC, ils portaient des turbans blancs.

Mais au-delà de ces symboles, VERT et BLANC se distinguaient par des convictions assumées. Si tu es VERT, dans le bord politique de Said Mohamed Cheikh, cela veut dire que tu es conservateur, c’est à dire, ne pas toucher à notre anda, laisser les sorciers et les marabouts gagner leur pain, ne tolérer aucun débat sur la religion, accepter que derrière le président de la République, les deux autres pouvoirs sont la mouftorat (ou conseil des oulémas), et l’instance informelle des notables, et surtout ne pas forcer l’accès à l’indépendance.

En revanche, être BLANC, dans le bord politique du prince Said Ibrahim, c’est entrer dans le rang des progressistes, ceux qui considèrent qu’aucun tabou n’est acceptable dans le débat politique. C’est accepter d’interroger avec sérénité les pratiques traditionnelles, séparer les affaires politiques de la religion, affronter en face à face le colonisateur pour réclamer des droits, et c’est surtout dire que la prise de l’indépendance peut se faire à tout moment.

Mais dans tout cela, ce que nous voulons mettre en évidence ici, c’est l’aspect de la moralité politique à l’époque. Aucun vacillement politique n’était possible, et dans le cas échéant, des explications publiques étaient nécessaires. Partout dans nos villes et villages, y compris les plus éloignés, l’orientation politique était claire. Ou tu es Vert, c’est à dire conservateur avec Said Mohamed Cheikh, ou tu es Blanc, c’est à dire progressiste avec le prince Said Ibrahim. La politique intéressait et impliquait tout le monde, car, même dans la mosquée du quartier, il était facile de distinguer parmi les cultivateurs, parmi les pêcheurs, parmi les vieux, parmi les jeunes,qui est Vert, qui est Blanc, même si ces derniers étaient, de temps en temps, « persécutés ».

Nous comprenons par là, que la politique était bien faite, moralisée dans un moment de notre histoire, que les comoriens de toutes couches sociales se sentaient concernés, qu’il y avait des lignes politiques claires permettant aux citoyens lambada et aux partis politiques de s’orienter. D’où la difficulté de tricher, d’aller dans tous les sens au gré du vent. A l’époque le caméléon politique n’existait pas.

Alors pourquoi ce changement radical des acteurs politiques comoriens au fil des années, dès l’accession à l’indépendance ? C’est ce que nous aborderons dans la deuxième partie de cet article qui sera publié en trois billets.

Idjabou Salim

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