UNIVERSITE DES COMORES : LES ENJEUX D’UNE ELECTION

Aujourd’hui, l’université des Comores (UDC) vit un des moments les plus calamiteux de son histoire. Il faut dire que cet établissement avait nourri espoir et perspectives d’avenir chez des jeunes bacheliers assoiffés de savoir et de savoir-faire. Pourtant quinze après sa création par AZALI le bilan est mitigé. L’UDC n’a présenté des perspectives de développement et d’avenir certains que durant les deux premières années d’existence avec comme Président M. Damir Ben Ali. Elle survit aux tempêtes et a su toujours résister aux différents régimes qui souhaitaient imposer une vision très politique de la gouvernance universitaire. Sitôt la dernière tempête qui a emporté Dr Said Bourhane Abdallah est passée une autre est en vue : la suspension sine die de l’élection du Président de l’Université.
On vit là une élection kafkaïenne. Kafka lui-même n’aurait pas eu l’audace d’imaginer une telle histoire. Les résultats du premier tour ont parlé d’eux même et ont délivré comme principal renseignement le besoin pressant, des enseignants et du personnel IATOS, d’un renouveau et d’un nouveau dynamisme de gouvernance universitaire qui cadrerait avec l’émergence à l’horizon 2030 que prône le Président de la république. N’est ce pas les jeunes qui en constituent la matière et l’énergie ? Tout porte à croire que ce n’est pas cette vision-là qui est au centre des préoccupations du régime. Ce dernier soutient la vision de consolidation des positions confortables de certains anciens dirigeants de l’UDC acquises durant ces 12 dernières années où ils ont eu à diriger l’université. La situation est ubuesque, tellement qu’elle frise l’absurde. On est dans un scénario machiavélique où « [le Prince] est souvent obligé, pour maintenir l’État, d’agir contre l’humanité, contre la charité, contre la religion même. Il faut […] que tant qu’il le peut il ne s’écarte de la voie du bien, mais qu’au besoin il sache entrer dans celle du mal. » (Machiavel, Le Prince, 1532). Ce qui veut clairement se traduire par, la manifestation de la volonté du candidat du régime et ses nombreux soutiens politiques à s’opposer aux textes règlementaires de l’UDC, aux valeurs d’universitaires et de chercheurs, pour garder le pouvoir et préserver la mainmise des politiques sur l’Université. Dans tous les cas les enjeux sont multiples.

Premier enjeu : le conflit de génération
Au moment où l’on parle d’émergence à l’horizon 2030 le régime ne se donne pas les moyens de concrétisation de cette vision. Au lieu de faire confiance à la jeunesse montante hyper formée et apte à appréhender les grands enjeux du 21ème siècle, le pouvoir en place continue à faire confiance à la génération de retraités et/ou de futures retraités.
A l’université ceux qui sont à deux ans en moyenne de leurs retraites conçoivent mal que les trentenaires, les quadragénaires et les quinquagénaires puissent conduire au destiné de l’UDC. Pourtant le bilan de ces futurs retraités dans les affaires de cet établissement parle de lui-même. Si aujourd’hui l’UDC manque de vision et de stratégie et si elle navigue à vue c’est à cause de ces anciens dirigeants qui ont, plutôt que de penser à bien asseoir des fondations solides d’une université au service du développement du pays, ils en ont fait un instrument à leur service au détriment de l’avenir des étudiants. Ces gens-là brandissent leur « expérience » dans les affaires. Mais au juste c’est quoi l’expérience ? Est-ce un bilan ou un nombre d’années d’exercice du pouvoir ? Si ce paradigme se traduisait par le nombre d’années de service et suffisait à écarter les jeunes de la gouvernance universitaire alors le monde ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui. Les grandes inventions mondiales sont les fruits d’initiatives et de dynamisme d’une jeunesse talentueuse. Les grandes entreprises et nations de ce monde sont dirigées par des quadragénaires voire des trentenaires.

Deuxième enjeu : positionnement politique
Un candidat au second tour et ses soutiens dénoncent « la politisation extrême » de ces élections.
N’ont-ils pas raison ? A qui profitent cette politisation à outrance ? le rapport de force politique est en faveur pourtant de celui qui dénonce aujourd’hui cette mainmise des politiques dans les élections de l’UDC.
Paradoxalement hier encore ils criaient au loup quand, en 2009, le régime en place avait engagé un bras de fer avec le Président de l’époque. N’eut été la pétition de certains enseignants qui sont allés jusqu’à désavouer le bureau de leur syndicat pour sauver l’autonomie de l’UDC contre l’implication des politiques dans les affaires de l’université, le Président de l’époque, aujourd’hui premier soutien d’un candidat, serait emporter par une autre tempête politique. Ces enseignants ont vite compris à cette époque, que l’université n’est pas essentiellement un espace de luttes politiques et de règlement de compte individuel. L’intérêt collectif primait sur les intérêts individuels.
Je n’ose pas imaginer qu’à quelques années (deux ans en moyenne) de leur départ de l’université ces gens-là veulent sacrifier l’avenir des étudiants comoriens en laissant des ruines derrières l’UDC à défaut de garder jalousement leurs positions de toujours.

Troisième enjeu : la consolidation des intérêts individuels
L’on conçoit mal comment des anciens dirigeants de l’UDC qui sont à la porte de sorti de l’UDC pourraient concrétiser un plan de développement qu’ils n’ont pas su mettre en place dix ans durant au destiné de cet établissement. Si, à l’occasion d’une telle élection, ils s’adonnent à des pratiques douteux et à des manipulations électoralistes n’est-ce pas pour consolider leurs positions au sein de l’UDC et se tailler une retraite de rêve ? L’intérêt collectif et celui des étudiants n’est pas, j’en suis convaincu, au centre de leurs préoccupations.
En somme, dans cette situation l’absence de scrupules est palpable et en filigrane certains embrassent même l’idée très machiavélique selon laquelle « la fin justifie les moyens ».

Ces ex-dirigeants « expérimentés » et longtemps à la direction de l’UDC oublient-t ’ils que l’université, comme un troisième pouvoir (studium) devrait résister aux pressions et sollicitations des deux autres pouvoirs : le pouvoir religieux (sacerdotium) et le pouvoir politique (imperium). L’Université représente la plus haute instance scientifique et culturelle d’une nation. Son rôle est de promouvoir les intérêts supérieurs de la connaissance, et de les protéger contre les pressions religieuse et/ou politique. L’université doit rejeter le conformisme et garder son indépendance du « studium » à l’égard du pouvoir politique ou religieux.

Le philosophe Karl JASPERS écrivait : « La politique a sa place dans l’université, non pas en tant que combat, mais en tant qu’objet de recherche. Quand le combat politique a lieu à l’université, l’idée d’université subit des préjudices ». Quant à Wilhelm Von HUMBOLDT, celui-ci déclare que « l’État a pour devoir de protéger la liberté de l’université ». En fin le Professeur Hérold TOUSSAINT dit très justement que « les universités ne sont pas des groupements politiques et des associations religieuses ; les citoyens peuvent se rassembler en partis divers, mais ces options sont étrangères à la vocation universitaire et leurs activités ne peuvent s’assimiler à la tâche propre du haut enseignement. Le domaine propre de la connaissance doit demeurer à l’abri des luttes politiques ».

Aux candidats qualifiés au second tour et à leurs soutiens je leur dis que le « bateau Université des Comores » coule. Au lieu de se battre à coup de manipulations, de désinformations pour sauver leurs propres intérêts et ceux de leurs cercles d’amis il faudrait qu’ils gardent la dignité de penser et d’agir avec les instruments du savoir dans le but de protéger l’Université des Comores et son autonomie car elle est le patrimoine national à vous tous.

Kalim Hadji Ali, Sociologue, Université de Montpelier

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