Voilà qui sont les Comoriens

1975, l’archipel des Comores devenait indépendant. 40 ans après, un Marseillais sur huit en est originaire

Voilà un anniversaire qui risque de passer inaperçu. 6 juillet 1975. Il y a 40 ans, les Comores devenaient indépendantes. Mais tout passe inaperçu chez les Comoriens, communauté très discrète. Et pourtant. Son poids est écrasant à Marseille. « Il y en a 90 000, révèle Jean-Victor Cordonnier, ancien premier adjoint de Gaston Defferre et, aujourd’hui, consul honoraire des Comores. 85 000 sont bi-nationaux et 5 000 purement Comoriens. » Mais qui sont ces Comoriens, venus d’un pays très fragile, qui ont déferlé sur Marseille dans les années 1990 ? « Certains sont arrivés entre 1947 et 1960, raconte Ismaïl Aboudou, conseiller principal d’éducation au Lycée de la Fourragère (12e).

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C’était surtout des marins. Puis dans les années 1990, d’autres sont arrivés dans le cadre des regroupements familiaux. Il s’agissait aussi de jeunes venus faire des études. » Et l’immense majorité a lié son destin à celui des quartiers Nord. Au passage, on constatera que 99 % des Comoriens du département habitent à Marseille. Quand on sait que Moroni, la capitale, compte 60 000 habitants, on comprend pourquoi notre ville est considérée comme la première ville des Comores.
Ils sont principalement installés dans deux arrondissements, les 3e et 14e, soit Saint-Mauront et Saint-Barthélémy (Busserine, Iris, Flamants), avec quelques « poches » : Maison Blanche, Parc Corot. Et Kallisté ? Contrairement à ce qu’on dit, ce sont surtout des Mahorais qui y vivent, ceux qui sont toujours restés français à Mayotte, la quatrième île de l’archipel (avec Mohéli, Anjouan et la Grande île).

Dans les cités, ils donnent l’impression d’être ghettoisés

Forcément, les Comoriens, regroupés dans ces cités, donnent l’impression d’être ghettoisés : « On est dans une double problématique, assure Ismaïl Aboudou. Les Comoriens sont regroupés du fait des logeurs et parce qu’ils ont une propension à se regrouper dans un même lieu. » On touche là au particularisme comorien. Ils se retrouvent en fonction du village où ils vivaient. Il y aurait ici 5 000 habitants de Mkazi (près de Moroni). D’autres viennent de Foumbouni, toujours sur la Grande île. Et les liens sont très forts. En général, les Moroniens fréquentent les Moroniens. Même mode de vie chez les Anjouanais et les Mohéliens. On notera que les Moroniens sont les plus nombreux. « Dans un même immeuble à Frais Vallon, assure Abdallah Ibrahima (voir plus bas), ils sont 150 alors qu’il n’y a qu’un habitant de Mohéli. » Pas de haine entre eux. « Mais il y a une vraie rivalité, assure Jean-Victor Cordonnier, qui peut être un frein au développement de la communauté. »
On dit même qu’un Moronien ne débarquera jamais à une fête anjouanaise.

Et vice-versa. Le plus surprenant c’est qu’aux Comores, certains vivraient aussi regroupés en fonction des… cités marseillaises : « Aux Comores, poursuit Ismaïl Aboudou, on aura rebaptisé, mais de façon non officielle, un village du nom de Parc Corot ou Maison Blanche. » L’esprit de clocher est très fort. Et beaucoup reproduisent chez eux le mode de vie comorien avec une tradition fortement ancrée dans les foyers. « Quand un homme se marie à Marseille, il va vivre dans la famille de l’épouse, note Jean-Victor Cordonnier. Et si un jour, il se sépare, il repart avec rien. Une main devant, une main derrière. » Mais il paraît que, parfois, il emporte… les papiers de l’épouse. « Qui peuvent être destinés à une autre femme. C’est un vrai problème à Marseille. » Problème de faux papier. 30 % des Comoriens seraient dans ce cas. « Oui, ils sont 70 % environ à être en règle à Marseille, ajoute le consul. Mais on peut dire qu’on a fait du bon travail au consulat parce qu’en 2011, ils étaient 40 %. »

Ils envoient beaucoup d’argent au pays

S’ils sont régionalistes, ils ont une démarche commune : ils envoient de l’argent au pays. Beaucoup d’argent. Sur 100 euros gagnés, 50 euros partiraient aux Comores, où la principale source de revenus est celle de la diaspora. Près de 830 millions d’euros, dit-on. « Des villages ne vivent que de ça », assure le consul. Une diaspora dont on n’oubliera pas de dire qu’elle est entièrement plongée dans le culte.

Tous les Comoriens, coiffés de leur célèbre kofia, sont imprégnés d’islam : « Celui qui ne fait pas le jeûne du ramadan doit presque se cacher », poursuit Abdallah. La mosquée est incontournable. L’occasion de prier (auprès de vrais imams) pour des jours meilleurs. C’est que la vie est dure. Le fantôme de la Yemenia n’a pas disparu. Les cités sont épuisés. 25 % de chômage. Des métiers compliqués. Femme de ménage. Cuisinier aussi. Cuisinier surtout. « Ils ont appris sur les bateaux, souligne Cordonnier. Et ils ont mis tout un réseau en place. » Sur le Vieux-Port, le Comorien est aux fourneaux. Puis il y a le fléau. La drogue. « Les parents sont perdus, conclut Ismaïl Aboudou. Et ils n’arrivent pas à dépasser le stade de la honte. Les structures qui pourraient les aider n’ont pas les moyens d’agir. Les filles réussissent. Elles travaillent dans l’audiovisuel, la santé. Mais c’est vrai qu’il y a ce ventre mou dans les cités qui n’arrive pas à se déterminer. »

Soprano, M’Sa, Papa, Ahamada… Les locomotives !

Originaires ou natifs des Comores, ils ont grandi dans des quartiers désargentés de la cité phocéenne avant d’en devenir, à force d’abnégation et de talent, de brillants ambassadeurs. Parmi tant d’autres, un puissant carré d’as…

Soprano : à la bien, cousin !
C’est indéniablement le plus populaire des Comoriens de Marseille, ou plutôt des Marseillais originaires des Comores. Natif du Plan d’Aou, une cité précaire du 15e arrondissement, Saïd M’Roumbaba (de son vrai nom) s’est d’abord fait connaître au sein de son groupe de rap Psy 4 de la Rime, avant d’entamer une brillante carrière solo. À son palmarès, des centaines de milliers d’albums écoulés et des tournées qui affichent complet aux quatre coins de France. Aîné de cinq frères et soeur, « Sopra » n’a jamais cessé de vouloir « casser les clichés que les gens ont du rap : vulgarité, négativité, violence, ghettoïsation ». À l’opposé des pseudos-gangsters en papier kraft qui pullulent sur le web, ce fada de l’OM, père de famille, offre des textes non-violents et fédérateurs prônant la « cosmopolitanie ». Un vrai leader positif.

Kassim Papa : l’homme de science
Il est arrivé aux Iris (13e) à l’âge de 12 ans, sans parler un mot de Français. Il s’est battu de toutes ses forces, inépuisables, pour surmonter tous les obstacles. Il est aujourd’hui thésard, docteur en biologie et responsable régional de l’établissement français du sang. Héroïque, la vie de Kassim Papa semble tout droit tirée d’une production américaine. Très pieux, ce petit gabarit discret et affable rappelle sans relâche que la religion musulmane « c’est la paix, le partage et l’écoute ». Impliqué dans la vie de son quartier à travers diverses associations d’aides aux devoirs, Kassim Papa n’a pas hésité à monter en première ligne après le meurtre d’un jeune des Iris sur fond de trafic de drogue. Courageux, appelant les adultes à se rassembler devant les blocs pour empêcher les réseaux. « Si je dois prendre deux balles dans la tête pour que les autres générations et les parents vivent en paix aux Iris, ce n’est pas grave… », disait-il en serrant le poing, à l’époque. « À un moment donné, il faut bien que quelqu’un dise non ». Les paroles et les actes.

Sakina M’sa : style éthique
L’enfant prodige de la mode est née à Nioumadzaha Bambao, dans la Grande Comore. Après avoir rejoint ses parents à Marseille à l’âge de 7 ans et appris la langue en dévorant des classiques de la littérature française, la jeune Sakina M’Sa voit son destin bouleversé par une pièce de théâtre. Fascinée par les tissus portés par l’actrice, elle a trouvé sa voie : créatrice de mode. À 14 ans, l’ado espiègle et un peu punk organise son premier défilé à partir de nappes en toiles cirées, de torchons, et de boîtes de conserves. Les années suivantes, elle est repérée par Maryline Bellieud-Vigouroux, présidente de l’Institut de la mode, qui finance une partie de ses études. En 1992, elle monte à Paris où elle rencontre un franc succès avec sa ligne de vêtements à la fois éthique et sociale, moderne et chic. Depuis, ses collections se vendent dans le monde entier (elle habille Eva Mendes ou Ludovic Sagnier) et sont présentées chaque saison à Paris lors de la Fashion week, aux côtés des Chanel, Dior et Gaultier… Plus fort : lauréate de la fondation de France, Sakina M’Sa fait fabriquer ses produits par des salariés en insertion dans son atelier de la Goutte d’Or et anime des ateliers dans les quartiers, autour de la mode et de l’imaginaire. Comme son talent, le sien ne s’est fixé aucune limite…

Saïd Ahamada : l’élite en marche

De l’avis général, il est l’un des politiques marseillais les plus prometteurs de sa génération. C’est qu’à 42 ans, Saïd Ahamada, adjoint Modem du 8e secteur, dirigé par Samia Ghali (PS), possède un esprit acéré par un parcours exceptionnel. En fin de cycle à l’Institut national des études territoriales, l’équivalent de l’Ena pour la fonction publique territoriale, l’ancien gamin de Félix-Pyat (3e) est en passe de devenir le premier haut fonctionnaire de la République issu de l’immigration comorienne. Une fierté pour cet homme posé mais extrêmement déterminé, qui n’a de cesse de dénoncer « le manque de représentativité politique d’une communauté de 80 000 personnes ». « Au conseil municipal, il n’y a que des médecins, des avocats et des enfants de… », grinçait-il, fin 2013. Sa mère à lui faisait des ménages, notamment chez la famille de la député Sylvie Andrieux (apparenté PS). Exemplaire…

Jean-Jacques Fiorito – laprovence.com

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