Wassila Abdullah Bosvy, Les Comores dans le cœur

Originaire de Singani dans le Hambou, Wassila Abdullah Bosvy est membre fondatrice de l’association YSIA, une association auxerroise qui mène des actions en faveur du développement des Comores notamment au niveau de l’éducation. Mère de deux enfants, la quinquagénaire est une ancienne enseignante de Math-Physique qui s’est beaucoup investie dans la vie associative aux Comores. Malgré son installation en France depuis quelques années, son amour envers son pays d’origine est inestimable. Interview.

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1. Parlez- nous de votre parcours professionnel.

J’ai été scolarisée assez tardivement à l’école du village grâce à l’intervention de mon arrière-grand-mère paternelle qui s’appelait… Salwa ! C’est d’ailleurs en sa mémoire que mon mari et moi avons appelé notre fille Salwa. Après le CM2, j’ai poursuivi ma scolarité au lycée Saïd Mohamed Cheickh de Moroni. En 1984, j’obtiens un Bac C et dans la foulée, j’enseigne les mathématiques au collège rural de Singani dans le cadre du Service national instauré par le régime d’Ali Soilihi. J’intègre ensuite l’École Nationale de l’Enseignement Supérieur de Nvouni. Après une formation de deux ans, je deviens professeur PEGC de math-physique-chimie et je retrouve le collège rural de Singani.

Je partage mon temps entre l’enseignement et la formation, l’encadrement de collègues enseignants dans le cadre de l’Institut National de l’Éducation. En 1991, remarquée par Mme Sittou Mohamed pour mon investissement associatif en faveur des femmes, je suis appelée dans l’équipe du premier Haut commissariat chargé de la condition féminine où je suis chargée de la recherche, de la documentation et de l’information. Dans ce cadre, j’ai notamment pris part à la préparation de la ratification de la convention relative aux droits de l’Enfant. J’ai également effectué un travail de terrain qui m’a beaucoup marqué et m’a ouvert les yeux sur les difficultés rencontrées par les familles rurales dans leur vie quotidienne.

En 1992, après mon mariage avec Bruno Bosvy, un enseignant Français en poste à l’Alliance franco-comorienne de Moroni, je demande une disponibilité et m’installe en France, à Auxerre. Là, je mets au monde deux enfants, Samy et Salwa et je place alors ma vie professionnelle entre parenthèses pour prendre le temps de les élever en leur transmettant le meilleur de nos valeurs comoriennes. En 1998, je prépare et je réussis un concours qui me permet d’intégrer la fonction publique territoriale. Alors même qu’aux Comores, les communes sont loin d’être en place, je deviens donc Secrétaire de mairie en communes rurales ! Le choc est rude car il ne s’agit pas d’un simple poste de secrétariat !

Il faut être autonome, être capable de passer d’un domaine à l’autre en collaboration étroite avec le Maire : état-civil, finances publiques, gestions des carrières, urbanisme, organisation des élections, recensement de la population, passeports, CNI, etc. Je me suis beaucoup appuyée sur ma capacité d’adaptation et sur mes qualités relationnelles pour relever ce défi, bien aidée en cela par une formation continue de qualité, un réseau professionnel dense et tous les services de l’État représentés dans le département de l’Yonne. Malheureusement, après 15 ans de service ininterrompu, je rencontre actuellement d’importants problèmes de santé qui ont conduit l’administration à me placer en congé longue maladie depuis octobre 2014.

2. Comment avez-vous vécu votre intégration en France ?

Avant même de m’installer en France (chose que je n’avais jamais envisagée avant de rencontrer mon mari!), j’avais déjà l’habitude, dans le cadre de mon engagement associatif et professionnel, de côtoyer des personnes d’origines très diverses : des américains dans le cadre de mon travail avec le Corps de la Paix, des français, des africains continentaux, etc. Je pense que cela a beaucoup facilité mon intégration en France.

Tout comme le soutien constant de mon mari. Par ailleurs, j’ai une personnalité plutôt extravertie qui me pousse à aller rapidement vers les autres indépendamment de leur couleur, de leur origine ou de leur foi et du même coup, je n’ai jamais vécu la couleur de ma peau, mon accent ou ma « comorianité » comme des obstacles à mon intégration en France mais plutôt comme des atouts permettant notamment de me distinguer des autres. Par exemple, depuis mon arrivée en France jusqu’à aujourd’hui, j’ai toujours porté fièrement mon Lesso comme un symbole de mon identité.

Vous seriez étonné de constater le nombre de mes amies (ou simples connaissances) françaises qui ont adopté ce symbole de l’élégance de la femme comorienne à Auxerre ! Enfin, mon intégration a bien évidemment été facilitée par mes engagements associatifs (association de mon quartier, Centre d’Information du droit des Femmes et des Familles de l’Yonne, etc.) et par mon travail qui m’a ouvert de nombreuses portes et m’a permis de mieux comprendre en profondeur la France, ses valeurs, son histoire, ses terroirs, son fonctionnement…

« Je ne suis pas née avec une cuillère d’argent dans la bouche… »

3. N’est-il pas difficile de vivre entre deux cultures différentes ?

Mais je n’ai jamais eu le sentiment de vivre entre deux cultures ! En effet, du côté maternel, ma grand-mère, avant d’épouser mon grand-père Msahazi, avait été l’épouse de Delapeyre. Si bien que dès mon plus jeune âge, j’ai vécu dans un contexte où deux cultures coexistaient de manière naturelle. Ici, à Auxerre, j’ai conservé ma culture comorienne dont je m’enorgueillis d’être l’ambassadrice sans pour autant rejeter ce que la culture française peut m’apporter. Maman de deux enfants métis, j’ai toujours eu à cœur de leur transmettre, avec leur papa, le meilleur de leurs deux pays. Et je considère cette bi-culturalité comme une chance extraordinaire.

4. Qu’est ce qui vous a poussé à fonder l’association YSIA?

Je ne suis pas née avec une cuillère d’argent dans la bouche et j’ai donc toujours été sensible à la précarité et aux difficultés matérielles de mes semblables. Mes grands-mères m’ont également inculqué, dès mon plus jeune âge, les notions de partage et de solidarité. J’ai aussi eu la chance de bénéficier de l’encadrement de mes aînés dans le cadre de la coopérative scolaire. C’est sans doute ce qui m’a poussée à fonder à Singani, avec des amies, l’association DJOUMBA qui fut, à la fin des années 80, une association phare du développement au féminin.

Nous avons ainsi été les premières à ouvrir une structure préscolaire avec le soutien de l’Alliance franco-comorienne ainsi qu’une banque villageoise (Sanduk), à proposer des cours d’alphabétisation et à mettre en place des activités génératrices de revenus (couture, poulailler, potager,etc.) au bénéfice des femmes rurales. A tel point que l’UNICEF nous avait désignées comme groupe-pilote au niveau national. À mon arrivée en France, il n’était pas question pour moi de mettre un terme à cet engagement et la création d’YSIA (Yonne Singani Auxerre) est apparue comme une évidence : il fallait que je « profite » de ma présence en France pour continuer mon combat en faveur de l’éducation et du développement aux Comores.

« La comorienne n’a pas la place qu’elle mérite »

5. Quel combat avez-vous mené ou en train de lutter pour l’épanouissement et la mise en valeur de la femme comorienne ?

Tout mon parcours reflète ce combat : de l’association Djoumba que je viens d’évoquer au Haut-commissariat à la condition féminine en passant par le Centre d’Information du droit des Femmes et des Familles de l’Yonne, la condition féminine a toujours été au cœur de mon action, sans doute parce que je suis intimement persuadée que la femme, aux Comores, n’a pas encore toute la place qu’elle mérite. Pour moi, la meilleure façon de prolonger ce combat, c’est de montrer, par l’exemple, aux femmes comoriennes d’aujourd’hui, qu’elles doivent s’imposer dans toutes les strates de la société et dans tous les espaces (y compris virtuels) sans se poser de question et ne surtout pas attendre que les hommes parlent et décident à leur place !

6. Un message particulier aux lecteurs et lectrices de Salwa mag ?

Nous venons de fêter 40 ans d’indépendance et nous savons tous qu’il reste encore beaucoup à faire pour notre pays. Or, c’est l’affaire de tous les comoriens et de toutes les comoriennes. Où que nous nous trouvions, quelle que soit notre origine sociale, quel que soit notre niveau d’étude, quels que soient nos moyens, il nous appartient de nous engager individuellement pour le développement de notre pays. A l’image d’YSIA qui est une petite structure associative non communautaire sans grands moyens financiers mais qui réalise, depuis 1999, des actions ciblées et concrètes au bénéfice de la population comorienne, il nous appartient à toutes et à tous d’agir pour le bien de notre nation au delà des clivages insulaires, régionaux et locaux. C’est à ce prix que nos enfants et petits-enfants auront enfin et pour toujours les Comores au cœur.

Propos Recueillis par Natidja Hamidou, Salwa Mag

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