A propos de lutte contre la corruption

Lors d’un échange entre les médias et la Commission nationale de prévention et de lutte contre la corruption, j’ai eu à faire part de mon appréhension du phénomène, en tant que fléau social. La tenue d’un premier atelier national offre l’opportunité d’un débat public qui permet d’étayer une analyse et un argumentaire propositionnel.

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D’emblée, je ne pourrais que m’inscrire dans une logique exprimant une approche durable et contre toute tentation de jouer aux “Mousquetaires“, pour ne pas dire au “Rambo” devant une hydre aux mille têtes qui se régénèrent continuellement. En effet, notre système politique étant basé sur un modèle social qui privilégie le paraître, avec des élites dirigeantes qui ne se départagent point sur des convictions idéopolitiques mais sur le partage des fauteuils et prébendes, je suis de ceux qui doutent fort qu’on puisse parvenir à vaincre un tel fléau, sans remettre en question les causes premières.

Aussi, depuis des années, dans mes publications, j’ai toujours prôné le recours à l’approche sud-africaine ou rwandaise de type “vérité et réconciliation”.

Reforme et rupture*

Cela pourrait se traduire par une grande concertation nationale du congrès des élus et des leaders des partis et organisations de la société civile sur l’opportunité d’un référendum portant sur une loi d’amnistie générale. On pourrait aussi s’inspirer du parlement mauricien qui a permis de faire table rase de certaines pratiques considérées, à tort ou à raison, comme un mal nécessaire au début du décollage économique et de la mobilisation des investissements directs étrangers (Ide).

Il importe donc que la question de la réforme soit au centre d’une démarche visant une rupture du système et des valeurs pour initier politiquement un tout autre processus socioculturel. Ni populisme défraîchi, ni élitisme illégitime, cette approche impliquerait évidemment le refus de la médiocrité dans le processus décisionnel de l’Etat comme des “partenaires sociaux“ et la quête de l’efficience dans la gestion des maigres ressources disponibles et de l’aide au développement.

Quelques propositions

Ceci étant, à minima, je préconise les mesures suivantes qui permettraient d’endiguer le mal : – instituer les concours pour les recrutements à la Fop et enrayer le sentiment généralisé de favoritisme politique et de népotisme régionaliste qui décrédibilise l’administration publique, quitte à instiller des quotas insulaires, pour “l’équilibre des îles“, si cela devait s’avérer nécessaire à la consolidation de l’Unité nationale;
– appliquer strictement les règles de l’Ohada dans la mise en place de chaque conseil d’administration et les nominations des dirigeants des entreprises publiques à caractère industriel et commercial (Epic);
– lancer le processus d’ouverture du capital des Epic, en vue de la mise en place de sociétés d’économie mixte, impliquant l’Etat, le secteur privé national et les investissements directs étrangers, en osant affronter les lobbies installées dans ces entreprises;
– soumettre, après chaque nomination à un poste d’ambassadeur, de secrétaire général ou de directeur générale, la personne ainsi promue à un “grand oral“ devant une commission parlementaire, avec diffusion à la radiotélévision nationale, dans un délai n’excédant pas un mois;
– procéder à la déclaration du patrimoine pour toute personne élue à un mandat politique national, régional ou local ou nommée par un décret présidentiel, dans un délai n’excédant pas un mois;
– faire adopter la loi autorisant le gouvernement à recruter des magistrats internationaux, avec pour double mission de procéder à la “liquidation“ des affaires cumulées au tribunal et à la mise “sous tutelle“ de ce dernier pour une durée déterminée;
– mettre en oeuvre un programme national d’information-éducation-communication, sous l’égide de la Cnplc, en partenariat avec les organismes internationaux spécialisés, en traitant la corruption comme tout véritable fléau exerçant un impact matériel, économique, social, cultuel et culturel, psychique et, pour certains cas, avec des conséquences physiques;
– créer une Académie nationale du mérite qui porterait bien le nom élogieux Al-Maaraouf, en lieu et place du moribond hôpital qui déshonore cette grande figure historique.

Elle serait chargée de valoriser la réussite par l’effort sur soi-même et de promouvoir l’éducation civique, instituant la possibilité de se faire “anoblir“, par le talent, la créativité, le travail et le don de soi, face à la noblesse de sang devenue malheureusement désuète;
– remettre en place le service des bourses d’études, avec définition des critères d’attribution et publication annuelle et exhaustive des bénéficiaires;
– consolider le mécanisme national de collecte de la zakat, de coordination et de promotion de l’action sociale et humanitaire, pour mieux appréhender l’évolution sociale qui met en cause les formes anciennes de nos solidarités primaires, engendrant des modes inavoués de mendicité et de prostitution, quoiqu’en voie de banalisation.
J’entends déjà et naturellement les cris d’orfraie, au nom de la défense d’une souveraineté ou d’une “opération mains propres“, dont se moque éperdument ce serpent de mer qu’est la corruption dans un pays où tout voyou, en col blanc ou non, passe des moqueries sous cape au moment de son arrestation, au cérémonial en youyous et klaxons à sa libération, en passant par l’empathie durant les quelques temps passés en “liberté limitée”.

Malgré la catastrophe écologique, sociale et humaine qui s’est abattue sur nos diverses régions, il convient d’insuffler rapidement de l’espérance en la viabilité d’une démocratie apaisée, basée sur des résultats palpables en termes de lutte contre la pauvreté et de développement humain durable. Certes, le fameux “point d’achèvement“ de l’Ippte est désormais à un horizon de vol d’oiseau et le paiement régulier des salaires des agents de l’Etat se banalise, fort heureusement, agissant comme une soupape sur le bassin des frustrations.

Pourtant, chacun mesure le poids de la crise financière, économique et sociale mondialisée dans son quotidien, en même temps que s’approfondit celle des valeurs. Ce faisant, si “gouverner, c’est prévoir“, qu’il me soit permis de conclure, en faisant mienne l’alerte de ceux qui pointent le doigt sur la “bombe sociale“ que représente une jeunesse de plus en plus diplômée et sans perspectives.

En ce sens que, pour parvenir à instaurer une société globalement débarrassée du fléau de la corruption, c’est au sein et avec cette force vive socialement et culturellement plurielle, placée ainsi au centre du champ de bataille, que s’effectuera ou non la mutation. Encore faut-il que l’on enlève les masques et les oripeaux pour oser examiner la comorienneté telle qu’elle se décline en ce troisième millénaire, pour y puiser matière à renaissance.

*Les intertitres sont de Al-watwan

Par Soilih Mohamed Soilih,
PDG de l’ORTC (Office de la radio et de la télévision des Comores)

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