Abdou Bakar Boina a choisi de se séparer de sa famille pour la libération des Comores

Je voudrais parler d’une légende.

Pour estimer la valeur de Abdou Bakar Boina, il fallait être à Moroni un jour d’octobre 1973. C’était le retour triomphal d’un fils prodigue de tout un peuple. L’accueil populaire d’un père spirituel et de fait de l’indépendance, la communion intime entre un peuple et un leader.

De l’aéroport Moroni-Ikoni où il était arrivé à bord d’un avion de la compagnie Air Comores, celui qu’on appelait Mdrehuri (libérateur) était porté sur les épaules d’une jeunesse qui se disputait vigoureusement le portage d’un héros à travers les rue de la capitale jusqu’à la gare routière Washili-Dimani où un grand rassemblement était organisé. Sur la scène décorée de feuilles vertes et d’orchidées, tous les leaders politique progressistes du pays attendaient leur frère de combat. Couronné d’une liane de vanille offerte par un manifestant, Abdou Bakar Boina commença son discours par ces mots : Tsihumu ye mare. Pvo walo wandru wambawo pvanu mi ngozi ya mzungu, asha, tsihumu ye mare (j’ai la salive sèche, entendre dire que j’ai une peau d’européen, cela me fait sécher la salive). C’était un vibrant appel à l’indépendance, le sens de son combat, l’essence de sa vie et la mécanique de son idéal.

C’était un instituteur sorti de l’Ecole Normale de Madagascar. Enseignant à Mitsamihuli puis à Wela, il a été affecté à Moya où il a rencontré celle qui allait devenir sa première épouse qui lui offrira trois enfants. Il a enseigné à Ntsudjini avant d’être envoyé, en 1962, là d’où il revenait en octobre 1973.

Oui, c’est depuis l’extérieur du pays qu’il était devenu célèbre. Le président Said Mohamed Cheikh l’avait affecté à Dar Salam pour enseigner à l’école coloniale française de la capitale tanzanienne où il s’est installé avec sa famille.

Ironie de l’histoire, c’est de cette école coloniale qu’il s’était engagé contre la colonisation. Pour le groupe des jeunes loups du combat pour l’indépendance Saïd Ahamada Mbaé, Ali Mohamed, Ali Toihir, Kamal Said Ali, Salim Youssouf, les plus connus parmi les éclaireurs de la liberté, Abdou Bakar Boina était le leader charismatique incontesté. Il était confronté à une dure réalité. Il était envoyé à Dar pour un devoir colonial, il devait y rester pour combattre la puissance coloniale. Dar es Salam hébergeait à l’époque, le comité de libération de l’Unité Africaine. Beaucoup des leader de la future Afrique libre y sont formés. Pressenti dirigeant du Mouvement de Libération Nationale des Comores (MOLINACO), notre fundi devait choisir son combat pour vivre avec des combattants. Mais, le fait de la présence de sa famille, sa femme Nissioite, sa fille de 3 ans Siti, son fils de 2ans Ahmed et son bébé de 7 mois Mohamed, cela posait, à juste titre, un cas de responsabilité. Son engagement officiel lui couterait, sans aucun doute, son poste à l’école française. Comment allait-il faire vivre sa famille ? Un autre combattant de la liberté, qui deviendra le présidant du Mozambique, le chef guerriero Samora Matchel lui demanda de faire son choix, entre se consacrer à sa petite famille ou s’engager pour libérer son pays. Abdou Bakar a pris la douloureuse décision de mettre sa famille dans un bateau vers les Comores et de la confier à sa famille.

Le MOLINACO et le PEC (Parti pour l’Evolution des Comores) ont réuni leur force pour consolider une véritable dynamique de combat politique. De Dar à Alger, de Moscou à Pékin, ils ont parcouru le monde pour mobiliser l’opinion internationale sur l’indépendance du pays et pour contribuer à la lutte des autres mouvements de libération. Ils ont formé les cadres appelés à gérer le pays. Ils ont mis en place, à partir de la radio Tanzania, un dispositif de communication sur la mobilisation du peuple et la sensibilisation sur l’UHURU en vue. La radio Tanzania avait acquis une audience d’écoute qui avait dépassé de loin l’ORTF de Moroni. Avec leur force de croyance, leur capacité d’engagement, leur haut niveau de compétences et leur audace, ils ont réussi à faire vibrer tout un peuple pour la cause de l’indépendance. Relayé sur le terrain par le puissant parti socialiste des Comores (PASOCO), le MOLINACO-PEC a entrainé dans son sillage libérateur tous les partis politiques du pays à s’engager dans la lutte pour l’indépendance excepté le MPM créé pour la séparation de Mayotte.

Abdou Bakar Boina et ses camarades de la diaspora comorienne en Afrique de l’Est ont construit un idéal devenu une réalité un six juillet 1975. Ils ont été les cadres politiques les plus dynamiques du Conseil révolutionnaire issu de la révolution menée par le Front national Uni qui allait donner la naissance de l’Etat Comorien. Abdou Bakar Boina était désigné Ambassadeur itinérant et plénipotentiaire en Afrique travaillant en symbiose avec Dr Said Omar Mouigni Baraka portant le même titre dans les pays arabes et les pays musulmans et yves Lebret pour l’Europe. A la refonte de l’administration coloniale pour une administration réduite et décentralisée, Abdou Bakar était nommé membre du Comité d’Etat chargé des affaires extérieures dirigé par le brillant Mouzaoir Abdallah.

Après la révolution, il va militer dans l’opposition au régime féodal-mercenaire jusqu’à l’avènement de la démocratie pour se faire élire député à l’Assemblée nationale, toujours de l’opposition. Après son mandat parlementaire, il fut nommé gouverneur de Ngazidja pendant le bref pouvoir du président Mohamed TAKI. Il a, finalement, réussi à exercer le métier qu’il rêvait toujours d’incarner, la noble profession de paysan. En quelques années, il a cultivé la plus belle bananeraie du haut de Mitsamihouli, une réussite qui a amplifié la notoriété qu’on lui reconnaissait. Mbaba Siti a été un dirigeant politique qui ne se battait pas pour un pouvoir, qui ne visait pas un positionnement, qui ne cherchait pas à en faire une carrière, il faisait la politique pour une cause. Il était une perle rare, une oasis dans un désert.

Devenu un monument vivant, une référence de combat, un grand père protecteur, une mémoire collective, le tout avec une modestie retenue, suite à une chute subie chez lui, Abdou Bakar a succombé d’une côte cassée qui n’a pas pu être diagnostiquée à l’hôpital Elmarouf, comme beaucoup de ses compatriotes péris par négligence. Il est parti après avoir vécu et fait vivre une nation.

Adieu Simba

Le peuple t’est reconnaissant

Tu as sonné le clairon

Nous nous sommes rassemblés

Tu as lancé l’appel

Nous répondons encore

De tes idées

Nous en avons fait un idéal

Comme un fleuve en flot

Nous nous abreuvons à la source

De ton combat

Nous avons une démarche

Dans les sillons de la liberté

Nous aspergeons la patrie

De ton engagement

Nous avons une voie

A l’esplanade des héros

Te voilà en guirlande de l’Histoire

L’indépendance est inachevée ?

Repose en paix

La lutte continue.

Dini Nassur

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