Ali Mlahaili : «Le jour où la France aura la volonté de supprimer le visa Balladur, nos deux pays pourront respirer»

Au lendemain de la célébration de la journée du 12 novembre, qui marque l’admission des Comores à l’Onu, 

l’ancien ambassadeur des Comores à Paris, Ali Mlahaili, a accepté de revenir sur l’historique de l’indépendance. 
Il a coutume de citer cet extrait du discours du président français François Hollande devant le parlement algérien 
en 2012 : «la vérité, elle n’abime pas, elle répare. L’histoire même quand elle est tragique, ou douloureuse doit être dite. Rien ne se résout dans la dissimulation, l’oubli ou le déni». Interview.

Propos recueillis par Faïza Soulé Youssouf

 

Que représente pour vous la date du 12 novembre ?

Le 12 novembre est une date historique pour le peuple comorien tout entier ; peuple un et indivisible composé de la population d’Anjouan, de Mayotte, de Mohéli et de Grande-Comore. C’est le jour où la communauté internationale a accepté d’une seule voix l’admission des Comores dans cette grande famille que l’on appelle les Nations Unies. La seule voix discordante était  celle de la France, mais il convient de préciser qu’elle n’a pas voté contre, mais a préféré s’abstenir. 

Sinon, tous les pays ont accepté l’admission des Comores, composées de 4 îles, comme membre à part entière de l’Onu. La date du 12 novembre 1975 découle d’une autre date, qui est tout aussi historique : le 15 juin 1973.  Ce jour-là, les gouvernements français et comoriens ont signé des accords, appelés «Accords du 15 juin 1973».  Ces accords reposent sur trois points essentiels : l’acceptation de l’indépendance dans l’amitié et la coopération avec la France ; l’organisation d’un référendum d’auto-détermination du peuple comorien, peuple Un et Indivisible, sur la question de savoir s’il veut accéder à l’indépendance ou pas et, enfin, le décompte des résultats émanant du référendum d’une manière globale.

Après ces accords bien sûr, le gouvernement français,  fort de la bonne volonté du peuple comorien et des dirigeants d’alors, a pondu une loi, celle du 23 novembre 1974, qui a organisé le référendum d’auto-détermination du peuple comorien. Lequel a eu lieu le même jour, le dimanche 22 décembre 1974 dans l’ensemble des 4 îles composant l’archipel. Le peuple comorien s’est prononcé à plus de 96% de oui, en faveur de l’indépendance.

Quoique là,  voyez-vous, nous étions  majoritaires  à Mayotte, mais il y a eu des partisans, qu’on appelait à l’époque «des soldats», qui ont cassé des urnes en présence même de deux hauts dignitaires français. Chandernagor, ancien ministre et premier président de la Cour des comptes, et Laurent Fabius, ancien ministre des Affaires étrangères de François Hollande, étaient présents lors de ce référendum.

D’ailleurs le président de la République française d’alors, Valéry Giscard d’Estaing, a écrit une lettre au président Ahmed Abdallah Abderemane, le 15 mai 1974, dans laquelle il a dit, entre autres : «c’est bien entendu l’archipel dans son ensemble qui donnera une réponse unique à la question posée». (…)

Qu’est-ce qui s’est passé après ?

Quand le référendum a eu lieu, le parlement français devait tout simplement ratifier ce verdict populaire. Mais quand le président Ahmed Abdallah Abderemane et sa délégation, qui se trouvaient alors en France, ont senti que le parlement voulait obliger le gouvernement à refaire une autre loi dans le but d’organiser un référendum à Mayotte, sous prétexte qu’il y a eu  plus de 50% de non en faveur de l’indépendance.

Il s’agit là de la fameuse loi du 3 juillet 1975. Le président a eu vent des intentions du parlement français alors que la loi qui avait organisé le référendum de décembre 1974, dans son esprit et dans sa lettre, était claire et nette. Il est donc rentré et à son retour, c’est un sentiment de trahison qui prévalait. Il a, avec les députés d’alors, proclamé le 6 juillet 1975, l’indépendance des Comores. 

Que répondez vous à ceux qui disent qu’en 1975, les Comores n’étaient pas assez préparées pour l’indépendance, en citant notamment le coup d’Etat du 3 août 1975, soit moins d’un mois après sa proclamation ?

La question ne peut se poser de cette façon. Et puis, quand les pays africains, au début des années 1960, ont demandé à s’émanciper, les Comores ont accepté de rester dans la communauté française. Mais une dizaine d’années plus tard, les Comoriens ont senti qu’il était temps. Il ne faut pas oublier qu’il  y avait  aussi la pression des partis politiques tels que le Molinaco, sans parler de la grande fusion du parti Blanc et du Vert qui ont tous accepté l’idée selon laquelle le peuple comorien était assez mûr pour s’émanciper, assez mûr pour diriger ce pays.

Surtout qu’avec  les Accords de 1975 signés entre la France et notre pays, il a été convenu qu’on allait organiser un référendum d’auto-détermination pour que celui-ci accède à l’indépendance, dans l’amitié et la coopération avec la France. Les gens qui disent que nous n’étions pas prêts, le disent peut-être par ignorance, parce qu’ils ne savent pas comment les choses se sont réellement déroulées. 

alwatwan actu imageQuelles propositions feriez-vous au nouveau président de la République pour résoudre la question de Mayotte ?

Je sais que tous les présidents qui se sont succédé à la tête de notre pays ont déployé des efforts pour résoudre ce problème. Fraichement élu par le peuple comorien, le président Azali Assoumani devrait demander en premier lieu la suppression du «visa Balladur.» Parce que ce visa est un drame national. Depuis son instauration, on enregistre des morts presque chaque jour entre le bras de mer qui sépare Anjouan de Mayotte. Je crois que le visa Balladur est devenu un fonds de commerce entre les passeurs à Anjouan et leurs correspondants qui se trouvent à Mayotte.

Et ils se partagent le magot. Vous n’êtes pas sans savoir qu’à chaque fois qu’il y a un passage de kwassa vers Mayotte, il y a des gens qui s’enrichissent sur ces cadavres dans ce grand cimetière marin. A chaque fois, qu’un kwassa va là-bas, les passeurs et leurs correspondants peuvent toucher chacun plus de 3.000 euros par passage. Le jour où le gouvernement français aura la volonté de supprimer ce visa, je crois que nos deux pays pourront respirer.

Et ensuite, voir la phase à suivre pour que l’archipel retrouve sa sérénité, pour que cette coopération et cette amitié entre nos deux pays puissent vraiment évoluer dans le bon sens. Sans sa suppression, il y aura toujours un problème en suspens quel que soit le président qui sera à la tête du pays. 

Alwatwan 

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