Arabie saoudite: la guerre des rois, des princes et des émirs

L’Arabie saoudite, premier producteur mondial de pétrole, a souffert de manière particulièrement grave de la chute des prix des hydrocarbures depuis 2014. Selon les analystes de Citigroup, les réserves du royaume s’épuisent et pourraient atteindre d’ici 2030 un niveau insuffisant pour garantir les exportations.
La situation à l’intérieur du pays est également influencée par un facteur extérieur: après avoir gagné la guerre civile, le président syrien Bachar al-Assad pourrait se venger contre Riyad qui finance l’opposition dans son pays. L’ambiance laisse également à désirer au sein de la dynastie des Saoud qui a subi en 2017 un bouleversement majeur: le roi Salmane a violé la tradition tacite pour nommer son fils cadet prince héritier, repoussant ainsi du pouvoir toute la génération plus âgée de la dynastie.

Les enfants d’Abdelaziz ben Abderrahmane Al Saoud, fondateur et premier roi d’Arabie saoudite (1932-1953), se succédaient depuis longtemps à la tête du royaume: le pouvoir ne passait pas du père au fils — comme c’est le cas dans la plupart des monarchies européennes — mais d’un frère à un autre.
Ces derniers étaient très nombreux: Abdelaziz a eu 45 enfants de ses nombreuses femmes. Au total, la maison des Saoud compte entre 5 000 et 6 000 princes ou émirs. Quoi qu’il en soit, pendant longtemps personne n’a contesté le pouvoir de la première génération. La logique de succession officieuse suggérait que le trône saoudien passe au membre le plus ancien du clan. Six fils d’Abdelaziz se sont donc succédé au pouvoir avant que le roi Salmane ne viole la tradition. La logique de succession est ainsi devenue plus européenne: Salmane laissera tout à son fils Mohammed qui n’est même pas l’aîné de ses frères.
Aujourd’hui, la maison des Saoud fait face à des tensions considérables. Désormais, tout membre du clan peut en effet devenir roi car le droit d’ancienneté n’est plus valable.
Que faire sans pétrole?
Le problème principal de l’Arabie saoudite, causé par la chute des prix du pétrole, est celui de l’infrastructure. Environ un quart des jeunes de moins de 30 ans n’ont pas d’emploi, et pour cause: le système éducatif forme principalement des théologiens islamiques. Ces jeunes chômeurs s’appuient sur les aides publiques ou vivent avec leurs parents, qui travaillent dans la plupart au sein d’un secteur public très dépendant des prix du pétrole.

Salmane ben Abdelaziz Al Saoud, arrivé au pouvoir en 2015, a annoncé des économies budgétaires touchant directement la bureaucratie saoudienne très nombreuse. Les fonctionnaires publics ont été privés de paiements supplémentaires et sont désormais obligés de payer l’intégralité de leurs factures de gaz, d’eau et d’électricité. Afin de libérer des emplois supplémentaires, les autorités ont lancé une chasse aux immigrés illégaux, ce qui a porté un coup dur aux entrepreneurs ayant un pouvoir absolu sur ces derniers. Des actions de l’entreprise publique Aramco ont été mises en vente, ce qui signifie qu’une partie des ressources naturelles du pays est désormais sous le contrôle d’investisseurs étrangers. L’ordre traditionnel saoudien est donc en train de changer.

Dans ce contexte inquiétant de chute des prix — l’Arabie saoudite a appelé à réduire l’extraction pétrolière, mais s’est avérée incapable d’inverser la tendance —, Mohammed ben Salmane Al Saoud a été nommé prince héritier. Aux yeux des Saoudiens, il est le symbole des coupes budgétaires. Son programme de développement du pays «Vision 2030» a été rebaptisé «vision de pauvreté» par le blogueur populaire Turki Al Shalhoub. Ce dernier a également appelé à organiser des protestations, mais les autorités ont réussi à les prévenir en encerclant le lieu où elles devaient se dérouler.
Une petite guerre victorieuse
Le mécontentement sourd de la population du royaume pourrait être calmé par la guerre… si cette dernière s’avérait victorieuse. Le prince Mohammed est le principal partisan des combats au Yémen, qui servent à punir les rebelles houthis aussi bien qu’à unir la nation saoudienne. Selon le New York Times, ayant obtenu le consentement du roi Salmane — qui souffre de trous de mémoire — au lancement des opérations militaires, Mohammed a démontré la capacité de l’Arabie saoudite à mener la guerre. Au grand dam de Riyad, cette invasion s’est pourtant révélée malchanceuse. Les pertes saoudiennes sont trop importantes et les pilotes, peu expérimentés, frappent la population civile — ce qui discrédite la politique du prince héritier dans l’espace médiatique international.
Le conflit avec le Qatar, déclenché le 5 juin 2017, s’inscrit également dans la politique de Mohammed. Doha, que les Saoudiens veulent forcer à rompre tout contact avec l’Iran, est présenté par Riyad comme le promoteur de la politique perse. Téhéran suscite chez le prince Mohammed des suspicions très nombreuses et très sérieuses. En 2016, le prince a déclaré à la télévision que l’Iran envisageait d’occuper La Mecque et Médine, c’est pourquoi «il ne faut pas attendre que la bataille commence en Arabie saoudite, mais faire tout pour qu’elle ait lieu sur le territoire iranien».
Voulant frapper l’Iran au Qatar et au Yémen — les Houthis sont soutenus par Téhéran — le prince héritier épuise les forces d’un royaume déjà en perte de vitesse économiquement. Parallèlement, on constate déjà des signes de l’opposition familiale, mécontente du fait que le pouvoir absolu dans le pays puisse bientôt passer à un homme qui n’avait aucun droit d’occuper le trône.

D’un point de vue juridique, l’Arabie saoudite fait partie des rares pays où la succession du pouvoir n’est pas régulée par la loi. La seule chose qui limite la marge de manœuvre du monarque saoudien est la tradition de passer le trône au membre le plus âgé du clan. Mais le roi Salmane l’a violée déjà deux fois en écartant son frère Moukrine en 2015 et son neveu Mohammed ben Nayef. La destitution des princes âgés — Mohammed ben Nayef, le plus jeune d’entre eux, a déjà 57 ans — signifie l’effondrement des ambitions dynastiques de plusieurs dizaines de membres du clan. Toutes ces personnes qui auraient pu prétendre au pouvoir selon la logique de séniorité sont actuellement écartées du trône. Tout comme les monarques européens, le roi Salmane a décidé de nommer son héritier, en choisissant le quatrième de ses fils.
La décision de Salmane a provoqué un tollé dans le cercle fermé des princes saoudiens. Selon The Guardian, Mohammed ben Nayef a été assigné à résidence pour qu’il ne fasse pas obstacle au nouvel héritier. Les nombreux proches du prince vaincu qui n’ont pas été incarcérés attendent une erreur de Mohammed. Plus bas sera le prix de pétrole, plus aigu sera le combat pour le trône en Arabie saoudite.
Les nombreux descendants du roi fondateur se querellent aussi devant les tribunaux. Ainsi, le prince Saoud ben Abdelaziz ben Moussaid a été arrêté il y a peu de temps sur l’ordre du monarque actuel pour un tabassage qu’il avait filmé. L’année dernière, un autre prince saoudien dont le nom n’a pas été divulgué a été fouetté. Par le passé, le prince Turki ben Saoud al Kabir avait été décapité pour meurtre.

Sputniknews

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