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«Comment voulez vous que je discute avec des gens qui ne reconnaissent pas que je suis président ?»

« Nos prédécesseurs ont fait pareil, et on ne vous a pas entendu crier en ce temps là». Cet « argument massue », que l’on vous sort à chaque fois que vous osez dénoncer la moindre entorse à la loi commise par le régime Azali, aura désormais sa version internationale : « le Bénin aussi l’a fait ». Eurêka, ils ont trouvé ! C’est le président Azali, himself, qui a déniché cette trouvaille qui, à coup sûr, aura le mérite de clouer le bec même au plus téméraire des contradicteurs du régime en place à Moroni.

Trois jours après la clôture de la conférence des partenaires au développement des Comores (Cpad) à Paris , l’hôte de Beit-salam (siège de la présidence aux Comores) s’est exprimé, ce vendredi 6 décembre, dans l’édition « Invité Afrique » de Radio France Internationale (Rfi). Dans cette émission diffusée au même moment où le colonel Azali était dans l’avion du retour aux Comores, le journaliste Christophe Boisbouvier, lui a interrogé, bien évidemment, sur ce forum économique qui a permis au gouvernement comorien d’enregistrer des promesses de 4, 3 milliards de dollars de la part des bailleurs de fonds et du secteur privé internationale. L’actualité politique de l’archipel, la question de Mayotte et la situation du président Sambi étaient également au menu de cette interview d’une dizaine de minutes. Et, lorsque le journaliste l’interrogea sur l’absence des candidats de l’opposition aux législatives de janvier prochain et l’image qu’une Assemblée monocolore peut renvoyer à l’extérieur, Azali dégaina sans hésiter cette réponse pour le moins déroutante. « Qu’est ce qu’il s’est passé au Bénin ? Mais les Comores ne peuvent pas faire l’exception ! Au Bénin, il y a eu des élections. L’opposition a refusé de venir. L’Assemblée a été votée, elle est en train de travailler », lança-t-il, fièrement. Il apparaît donc que nous nous dirigeons tout droit vers une configuration où le parti CRC, au pouvoir depuis 2016, prendra le contrôle de tous les leviers du pouvoir de la base au sommet de l’Etat. On sera alors en droit de parler carrément d’un « Etat CRC ». Que les Comores deviennent, au lendemain de ces élections, comme étant sous un régime à « parti unique » cela ne semble pas effrayer le président Azali, visiblement décidé à aller jusqu’au bout de son projet. « On a toujours dit cela. Et cela ne m’empêche pas de dormir », a-t-il répliqué.

Vous êtes désormais prévenu. Le Chef de l’Etat comorien a repéré son modèle de gouvernance : ce sera le Bénin de Patrice Talon. Azali s’inspire de cet homme d’affaires élu président du Bénin en 2016 et qui a réussi en un laps de temps à faire basculer son pays dans la dictature suscitant ainsi les inquiétudes des observateurs à travers le monde. L’image de ce pays réputé jusqu’ici comme une des démocraties solides en Afrique a été abîmée. Le Bénin fait désormais l’objet d’articles de presse aussi alarmants les uns que les autres. Ainsi, le 2 mai 2019, on pourrait lire cet article de Wakat Séra, un site d’information du Burkina Faso, cité par le Courrier international, « La démocratie au Bénin sérieusement mis à mal ». Ce site burkinabé se désolait du fait que « Le Bénin, jusqu’à peu, modèle de démocratie risque désormais de gonfler les rangs des dictatures africaines ».

Des articles du même acabit fleurissaient également sur les sites Web d’autres médias internationaux comme la BBC ou encore la Deutsch Welle (DW). Ainsi, sous le titre « de quoi souffre la démocratie au Bénin ? », la BBC faisait ce jour là un inventaire des violences au Bénin au lendemain des élections législatives. « Violences postélectorales, boycott des élections législatives par l’opposition, intervention musclée de l’armée au domicilie d’un ancien Chef de l’Etat », pouvait-on lire sur le site Web de cette radio britannique. Le média international rappelait enfin que le Bénin « a été l’un des précurseurs de la démocratie en Afrique de l’Ouest, à la fin des régimes dit de parti unique au début des années 1990 » et que « les médias rendaient rarement compte de telles scènes depuis près de trois décennies, dans ce pays réputé stable ». « La démocratie béninoise en danger ? », s’interrogeait la DW pour sa part, alors que le Point Afrique annonçait une « tempête sur la démocratie béninoise ». Un autre média a titré « La démocratie « Talon d’Achille »du pouvoir. Voilà un panorama de ce qu’est devenu l’œuvre de Nicéphore Soglo, initiateur de la démocratie béninoise au début des années 1990. Au vu de ce cliché peu flatteur, on a juste envie de conseiller au chef de l’Etat comorien de regarder ailleurs pour chercher son modèle, de voir plus large au lieu de s’accrocher à cette image abîmée.Bref, de voir plus loin que son bout du…Bénin. En effet, ne peut pas prétendre vouloir développer un pays tout en se mettant à dos une partie importante, si ce n’est la majorité, de son peuple. Lui qui déclare son ambition de développer l’archipel devrait, en toutes circonstances, travailler pour la paix, chercher la voie du dialogue.

Le dialogue, il en n’était justement question dans l’interview que le Président Azali a accordée à Rfi. A l’opposition qui refuse de participer aux élections sans garanties d’un « scrutin libre est transparent », Azali répondra qu’« il faut qu’ils viennent discuter ». Avant de lancer « Combien de fois j’ai tendu la main pour qu’on vienne discuter, ils ne veulent pas venir ? Ce que j’ai dit aux opposants. J’ai dit, si vous voulez quelque chose ayez la gentillesse de m’écrire. Mais ne croyez pas que moi je vais lire facebook et lire les réseaux sociaux pour vous répondre. Mais si vous voulez m’écrire, écrivez à Monsieur le Président. Et là, je rassure que je vais vous répondre. Donc, s’ils veulent bien on peut discuter ». Oui, vous avez bien compris. Azali est embarrassé du fait que son opposition ne veuille pas reconnaître sa réélection. Il souffre que son autorité soit ainsi mis en doute.

Réélu en mars lors d’une élection fortement contestée, Azali veut ainsi ramener ses opposants à reconnaître officiellement sa réélection avant toutes discussions. Il s’agit même d’un préalable. « C’est la moindre des choses », a-t-il lancé. « Comment voulez vous que je discute avec des gens qui ne reconnaissent pas que je suis président ? », s’est-il interrogé avant d’enchaîner « comment voulez vous discuter avec quelqu’un qui a été élu, reconnu par la communauté internationale. La communauté internationale est venue à l’investiture. Je suis allé à l’Onu, à l’Union africaine. Et qu’aujourd’hui, ils sont dans un comité national de transition(CNT, Ndlr). Je leur dit, écoutez la Constitution a maintenue une belle place à l’opposition. La nouvelle opposition maintenant, elle aura des droits, mais organisez vous ! Et venez discutez. On a besoin de l’opposition ». Il faut souligner que toutes les initiatives de dialogue engagées jusque là entre le pouvoir et l’opposition se sont à tous les coups terminées en queue de poisson. Les opposants au régime qui se sentent floués, interprètent ces appels au dialogue comme étant des manœuvres dilatoires visant à permettre au chef de l’Etat de dérouler son agenda politique en toute quiétude.

Interrogé sur la situation de l’ancien Président Ahmed Abdallah Sambi, placé en mandat dépôt depuis plus d’un an et dont l’état de santé se dégrade aujourd’hui, le président Azali a déclaré que « la vérité c’est que son médecin a donné un diagnostic effectivement, mais le parquet, la justice, ils ont des médecins qui tournent dans les prisons mais Sambi n’est pas en prison, de toute façon. Il est chez lui ». Et lorsque le journaliste lui rappela, que l’ancien chef de l’Etat « est en résidence surveillée ». Azali répondit alors : « Oui, mais il est chez lui. Effectivement un médecin qui a été envoyé par le parquet, il a dit qu’il n’est pas nécessaire de l’évacuer. Mais c’est pour vous dire que cela ne me regarde pas. Donc si aujourd’hui, le parquet et les médecins pensent que Sambi doit aller se soigner ce n’est pas un problème pour moi. On lui doit le respect d’ancien président. Sur ce côté-là, il n’y a pas de problème. Sur le plan de la santé et de l’humanité, il n’y a pas de problème ».

Deux jours plutôt, le ministre des Affaires étrangères, Soeuf Mohamed Elamine, qui était sur le plateau de TV5 a été interpellé lui aussi sur le cas de l’ancien président. Il a alors fait comprendre que le Président Azali pourrait éventuellement permettre à Sambi d’aller se soigner à l’extérieur si la justice le décidait et que le chef de l’Etat était même en train de discuter avec des pays qui pourraient l’accueillir le moment opportun. Le régime pourra ainsi se débarrasser d’un prisonnier encombrant et un redoutable opposant.

Accueilli par une foule compact à son retour à Moroni ce vendredi 6 décembre, Azali s’est visiblement rappelé de l’ancien président Sambi qui a toujours mobilisé les foules à chacune de ses sorties en public. Et dans un langage imagé, l’actuel hôte de Beit-Salam a déclaré avec assurance que le « Juwa » (Soleil) , du nom du parti de l’ancien président s’était couché et qu’il convient désormais de parler de « Wewu » (lumière) plutôt que du soleil. Le chef de la CRC est donc convaincu qu’il a réussi à enterrer le parti de l’ancien président. Il ne serait pas vain de rappeler à cet ancien militaire entré en politique par effraction, que la popularité en politique est mouvante. Il doit en savoir quelque chose, lui qui a pu revenir au pouvoir après dix ans de traversée du désert…

Par Faïssoili Abdou/CE.

Titre original: Politique/ Voir plus loin que son bout du… Bénin

La Rédaction

1 commentaire sur «Comment voulez vous que je discute avec des gens qui ne reconnaissent pas que je suis président ?»

  1. Le fond vaut mille fois mieux que la forme. Au diable le formalisme.
    Peu m’importe la nature du régime actuel,peu m’importe l’absence des députés de l’opposition.Ce dictateur me semble combattre corps et âme l’immobilisme qui gangrène notre archipel depuis la prise de son indépendance.Vaut mieux un dictateur bâtisseur et visionnaire qu’un démocrate dormeur et sans vision.Soit fier d’être qualifié de Dictateur car ça correspond au trait de caractère du dirigeant dont on besoins les comores.
    On est avec toi Monsieur le President.
    Je suis convaincu que ta présidence qualifiée de dictature ne ressemblera pas à celles de dirigeants d’autres Etats Africains avides d’argent et sans vision pour leur pays.

    On est avec toi Monsieur le President.

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