Fahmi Said Ibrahim : « Le reclassement des Comores est un phénomène purement statistique »

Ancien candidat aux dernières élections présidentielles,
Fahmi Said Ibrahim a fait du recul et a réintégré son cabinet d’avocat.
Dans une interview exclusive à La Gazette des Comores, il a parlé en
long et en large de la détention de Sambi, du reclassement des Comores mais aussi de la loi d’habilitation.

Question : Depuis plusieurs mois
vous observez un silence religieux. Beaucoup de gens pensaient même que vous étiez à l’étranger, pourquoi ce silence?

Fahmi Said Ibrahim: vous savez, parfois dans la vie d’un homme, il faut savoir s’arrêter, s’interroger, réfléchir sur son passé et faire le bilan. C’est mon cas. Après 15 ans de vie politique, il fallait que je le fasse.

Question : Vous venez de retrouver votre siège de député, pourquoi avoir choisi de retourner à l’hémicycle?

FSI: En réalité ce n’était pas un choix. Mon suppléant Tocha Djohar qui siégeait depuis ma nomination comme ministre d’Etat, se trouve dans l’impossibilité de le faire, étant à l’étranger.
C’est la raison pour laquelle, je me suis trouvé dans l’obligation de
retourner à l’Assemblée de l’Union afin que le siège d’Itsandra ne soit
pas inoccupé.

Question : Que pensez-vous de la loi d’habilitation?

FSI: Sur le fond d’abord, je pense que ce fut une erreur de la présenter bien que je respecte ceux qui ont jugé bon de le faire. Il s’agit là d’une loi spéciale et particulière. C’est une loi
portant sur le code électoral, laquelle a pour objet de définir le
nombre de députés et les conditions d’organisation des législatives.
Cette loi concerne l’organisation du second pouvoir qui est le pouvoir
législatif. Celui-ci a pour vocation d’équilibrer les institutions et
jouer un rôle de contre pouvoir afin d’établir un équilibre entre
l’exécutif et le législatif. C’est dans cette perspective qu’il n’était
pas raisonnable de donner le pouvoir de légiférer, sur la question, à
l’exécutif pour fixer les contours et les conditions de la mise en place
du pouvoir législatif. Est-il utile de rappeler que le pouvoir
législatif a pour vocation de contrôler l’action gouvernementale après
celui de légiférer? Il eut été plus judicieux que le projet du code
fasse l’objet d’un débat contradictoire au palais du peuple afin que les
représentants de la nation puissent légiférer en toute indépendance. Le
président aurait dû convoquer une extraordinaire de 15 jours au lieu de
10 afin de laisser le temps aux députés pour débattre et adopter le
code, le peuple aurait sans doute apprécié.

Question : À propos du vote, que pensez-vous de la prépondérance de la voix du président?

FSI: J’ai été étonné, comme beaucoup d’ailleurs, de
voir la voix du président de l’assemblée compter double. Pour moi, à
l’occasion d’un vote d’une loi, il y a lieu de ne comptabiliser que les
voix qui se sont prononcées pour et non celles qui ont voté contre ou
abstenues, les députés ne votent jamais contre une loi mais pour une
loi. Manifestement, la loi présentée a été adoptée par 16 voix sur 33
présentes, la majorité absolue n’a pas été atteinte, à mon humble avis.
Mais vous savez, en deux législatures je n’ai siégé qu’un an et demi, le
reste du temps ce sont mes suppléants qui l’ont fait. Sans doute que
beaucoup de règles m’échappent ; on apprend tous les jours même à mon
âge.

Question : Les institutions de Bretton Woods viennent de
classer les Comores parmi les pays à revenus intermédiaires, qu’en
pensez-vous?

FSI: J’ai lu ça. Toutefois il y a lieu, à mon avis, de nuancer et je regrette que la Banque mondiale n’ait pas apporté des explications. Notre PIB par tête d’habitant pour 2019 a été évalué à
environ 700 dollars. Or justement, elles viennent de le réévaluer à 1400
dollars soit un bond de plus de 200%. Le PIB a doublé subitement,
comment cela est-ce possible? En réalité, la revalorisation du PIB par
tête est due à un phénomène purement statistique de changement de méthodologie à la Banque Mondiale. La nouvelle méthodologie de calcul du PIB prend plus exhaustivement en compte, dans le calcul de la richesse
créée, la production du secteur informel et de certains services. Le
reclassement des Comores dans les pays à revenus intermédiaires ne
résulte pas d’une augmentation de la richesse nationale créée mais d’un
phénomène purement statistique.

Cette revalorisation du PIB aux Comores a été plus importante que
dans beaucoup de pays en raison de deux phénomènes principaux. Primo:
L’importance de la valeur ajoutée créée par le secteur informel telle
que évoquée par les services de l’INSSED, notamment pour ce qui concerne le secteur agricole dont la valeur ajoutée totale dans le PIB interroge
au regard de l’importance des importations de denrées alimentaires
lorsqu’on sait que presque tout est importé, même les ignames viennent
de la Tanzanie et de Madagascar ou la pomme de terre est importée d’Inde
en très grandes quantités. Secundo: La prise en compte dans la richesse
créée de loyers virtuels (notamment pour les maisons non-occupées par
les expatriés comoriens les je viens) a contribué à biaiser le PIB réel.

L’augmentation subite du PIB par habitant suscite de fortes
interrogations lorsqu’on compare notre pays à d’autres pays de la
région, quand on connait les situations économiques respectives des pays voisins et l’importance de l’activité économique de ces pays (Tanzanie, Mozambique…). Très sincèrement, si le PIB avait doublé, la masse monétaire aurait suivi et l’activité économique réelle se serait
ressentie, or il n’en est rien. Il est impossible de doubler le PIB en
quelque mois et maintenir le même taux de chômage. Si le PIB avait
doublé, cela voudrait tout simplement dire que la richesse nationale a
doublé, le chômage aurait, au moins, été divisé par deux, ce qui est
loin d’être le cas. J’aurais aimé que l’on m’explique qui a travaillé
autant pour doubler la richesse nationale en quelques mois. Enfin, la
conséquence de cette nouvelle classification est qu’elle sera prise en
compte dans les lignes directrices opérationnelles de la banque mondiale pour déterminer notre éligibilité ou non aux financements de cette institution. Nous risquons, de ce fait, d’être pénalisés sur bien de
projets réservés aux pays à faibles revenus, soit moins de 1000 dollars
par tête d’habitant par an. Ce qui serait dommage pour nous.

Question : Vous n’avez pas été soutenu par votre parti le
Juwa, lors des dernières présidentielles, qui vous a préféré l’avocat de l’ancien président Ahmed Abdallah Mohamed Sambi, comment l’expliquez-vous?

FSI: je n’ai pas à donner d’explications. Sans doute
parce qu’il était, après le député Ibrahim Mohamed Soulé, le meilleur
de tous les candidats potentiels du Juwa. Mon confrère était,
certainement, aux yeux des dirigeants du parti, celui qui réunissait le
plus de qualités « présidentielles et d’homme d’Etat ».

Question : Vous êtes en minorité au Juwa, il semble même que
vous en soyez, de fait, écarté, comment gérez- vous cette situation ?

FSI: Rires. En minorité auprès de la direction? Sans
doute. Que je sois de facto écarté? Certainement. Il faudrait leur
demander la cause. Pour ma part, je ne m’abaisserai pas à des querelles
de clochers. J’ai ma conscience et mes convictions tranquilles.

Question : Il y a le cas SAMBI, en détention illégale, selon
ses partisans et plusieurs observateurs, que préconiseriez vous à l’appareil judiciaire, d’autant plus qu’on le dit malade?

FSI: Cette affaire me chagrine au plus haut point.
Je n’ai pas à préconiser quoi que ce soit. Je souhaite que la justice et
l’équité soient scrupuleusement observées par l’institution judiciaire
pour l’intérêt de notre pays et de notre nation. D’abord sur le plan
procédural, je ne veux porter aucun jugement sur une affaire en
instruction, mais je constate que c’est la première fois qu’une
détention provisoire excède largement les délais impartis par le code.
J’ai entendu certains soutenir qu’il existe un texte qui oblige le
prévenu, en cas de détournement de fonds publics, de rembourser la
totalité des montants reprochés avant la libération provisoire. A cette
lecture, j’oppose deux arguments. Le premier est que le texte visé date,
me semble-t-il, de 2014, or les faits reprochés à Sambi datent de 2009.
Je me permets de rappeler qu’en matière pénale, la loi n’est jamais
rétroactive, la loi de 2014 ne peut donc être appliquée à propos de
faits antérieurs. Le second argument est tiré du texte lui-même. Pour
qu’un remboursement du montant supposé détourné puisse être exigé,
encore faudrait-il que le montant soit connu avec exactitude. Or, dans
cette affaire dite de la citoyenneté, plusieurs personnes sont inculpées
et la justice doit démêler pour connaître le niveau de responsabilité
de chacun. Ikililou, par exemple, qui fut pourtant le ministre des
finances de Sambi puis président de la république dans la plus grande
partie de l’exécution de cette loi controversée, bénéficie d’un
traitement différent de celui de Sambi. Nourdine Bourhane a obtenu une autorisation pour aller se faire soigner en France alors qu’il est
inculpé. Pourquoi l’ex-président Sambi ne bénéficie-t-il pas du même
traitement? Il est incontestable que Sambi ne bénéficie pas du même
traitement que IKililou, Mamadou ou Nourdine Bourhane. Cette situation
me perturbe, parce que la justice tout court, mais aussi l’institution
judiciaire, doit à toute épreuve, rester équitable. Je ne porte pas de
jugement, je constate un fait. Il n’est pas du tout bon pour l’avenir de
notre pays et de notre nation de rompre avec le principe de l’équité et
d’égalité car nous risquons de créer un précédent fâcheux qui peut
fragiliser le socle des valeurs de notre État. Chacun de nous doit
apporter sa pierre pour la consolidation d’une république fraternelle et humaniste. C’est à travers des valeurs républicaines sûres que nous pourrons espérer changer le cours des choses et de notre histoire. Notre nation a plus besoin d’amour, de pardon, de réconciliation, de paix et
de tolérance que d’esprit de rancune, de revanche et de règlements de
comptes. Les Comores doivent être apaisées et la libération de Sambi, en
attendant un procès équitable, est un impératif pour la concorde
nationale. Ensuite, selon les dires d’une partie de l’opinion et de la
famille de Sambi, l’ex-président Sambi est malade. A ce titre, il est
urgent qu’il puisse se faire soigner dans un environnement approprié.
SAMBI est un ancien chef d’Etat, il offre toutes les garanties de
représentation en cas de besoin, il était à Paris et il est rentré
volontairement alors que le rapport parlementaire avait déjà été rédigé.
Il a tenu à revenir, de son propre chef, pour s’expliquer, c’est pourquoi j’espère qu’il sera très rapidement libéré afin qu’il puisse
bénéficier de soins appropriés et préparer sereinement sa défense.

Question : Votre carrière politique, semble patiner, comment comptez-vous la booster?

FSI: Je ne partage pas votre point de vue, je m’étais retiré volontairement de la vie politique après mon départ du gouvernement, j’avais besoin d’écrire et réfléchir, d’où le silence
jusque-là observé. Maintenant je n’ai pas de carrière politique à gérer,
j’ai réintégré mon cabinet et j’exerce mon métier d’avocat.

Question : Regrettez-vous la fusion du parti Pec (qui fut le vôtre) avec le Juwa qui a eu pour principale conséquence, sa disparition du paysage politique ?

FSI: Très honnêtement je ne regrette rien. Il fallait qu’on le fasse, on l’a fait. Il faut se tourner vers l’avenir et
laisser le passé à sa place. Je ne suis pas le genre de politiques qui
passent leurs temps à se justifier en regrettant les choix pris
antérieurement pour justifier les difficultés du moment. J’assume mes
choix.

Question : Allez-vous vous présenter aux prochaines législatives ?

FSI: Je ne me suis pas encore posé la question, à priori non, mais en temps opportun j’y réfléchirai, pour l’heure, ce n’est pas ma priorité.

Propos recueillis par MY/ LGDC

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