Histoire d’un insoumis

A près de 85 ans, Abdou Bakari Boina, leader incontesté du MOLINACO, grande figure de la lutte pour l’indépendance des Comores, vient de mourir, ce mercredi 14 mars 2018. Un homme intègre à qui l’histoire n’a pas toujours su rendre grâce depuis 1975, année de l’indépendance comorienne. Portrait express d’un homme libre pour ceux qui ne l’ont pas assez connu.

C’était un homme intègre au sens plein du terme. Un des rares à se maintenir debout dans l’histoire politique de l’archipel, sans devoir se justifier sur ses faits et gestes, durant les cinquante dernières années. Abdou Bakari Boina est entré en politique, avec l’innocence d’un révolté : « Je contestais l’ordre établi. Je ne me sentais pas partie prenante de cette société. Je me sentais plutôt à la marge ». Issu d’une longue lignée de déclassés, au sein de laquelle l’enfance avait encore le goût de la terre, ce fils du peuple se prévalait d’un ancrage solide, pétri dans la grande histoire de l’arrière-pays (Kua) et dans l’imaginaire d’un chef-lieu en quête d’urbanité (Mitsamiouli), où régnait l’omnipotence de feu Said Mohamed Cheikh : « Il conviait la jeunesse à sa table, durant le ramadan. Il l’invitait à rompre le jeûne à ses côtés. Je n’y suis jamais allé ».

Enfant, il apprend le babu et le risala aux côtés de son père, hatwibu de la ville de Mitsamiouli et cheikh shadhulii, avant d’aller s’inscrire de lui-même à l’école des français, où il se distingue assez vite, en étant le premier de sa promo : « A l’époque, on finissait sa quatrième ici, puis on allait poursuivre sa troisième à Madagascar. Pour continuer, on devait passer un concours. Je l’ai passé et je me suis orienté vers l’enseignement. J’aurais pu prétendre à une bourse pour la médecine. Les « premier » et « deuxième » à l’examen, pouvaient, à l’époque, s’orienter vers la médecine. Comme je suis sorti « deuxième » de ma promo, j’avais le choix. Mais j’avais la sensation de ne pas pouvoir suivre un cursus long. J’ai donc cédé ma place à un camarade, originaire de Mitsamiouli, et me suis orienté vers l’enseignement ».

Il refuse surtout le destin de chef de canton que lui suggère son père, persuadé que travailler dans l’administration, était une manière de contourner son destin. « Lorsqu’il m’a expliqué que je pouvais prétendre à un poste de chef de canton, je lui ai rappelé ce qu’il m’a raconté à son propre sujet. On avait voulu lui confier un poste de cadi, et il avait refusé par souci d’intégrité. Donc je lui ai demandé s’il voulait que j’aille dans l’administration pour mériter des privilèges, des chaises à porteurs et des bakchichs. Ce que je voulais, c’était l’enseignement ». A Madagascar, il fait sa troisième, suit le cursus d’instituteur et rentre faire ses classes à Ndzuani, sa première affectation. De Moya, il découvre la misère des paysans, exploités par les maisons coloniales, Bambao et Ajao. C’est là qu’il commet son premier acte d’indignation publique en politique, même s’il ne s’en est pas beaucoup vanté. Il écrit au Ministère des Colonies, au sujet de la redistribution des terres, pour dire la manière dont les gens ont été dépossédés, localement, de leurs droits.

« L’Etat français, à Ndzuani, ordonnait aux sociétés coloniales de redistribuer certaines terres, appelées « réserves », à la population. Mais le plan de redistribution n’avait pas été appliqué comme prévu. Il y a eu des ententes entre ces sociétés et les dirigeants comoriens au pouvoir, qui ont desservi les paysans locaux. Ces faits m’ont choqué ». C’est aussi à Ndzuani qu’il découvre l’autre visage de ses concitoyens. A Hada et Mremani, les habitants votent « non » contre De Gaulle en 1958. « Mais les résultats ont été bidouillés, de manière à ce que le « non » passe pour le « oui ». Les deux villages ont été sanctionnés. Ils avaient des écoles, qui ont fermé, pendant deux ans. On a reçu une note de l’administration dans les cités voisines, nous interdisant de prendre des enfants issus de ces localités dans nos classes ». Des faits qui le dérangent au plus haut point. Une injustice au grand jour : « On sacrifiait les enfants. On sacrifiait peut-être des générations, en leur interdisant d’aller à l’école ».Sa conscience politique en ressort encore plus aiguisée…

Mais il faudra attendre son affectation à Zanzibar en 1962 pour que ses indignations se transforment réellement en action politique à vocation durable. C’est là qu’il rencontre le mouvement d’émancipation africaine, qu’il entend parler ouvertement de lutte pour l’indépendance et qu’il imagine le projet du MOLINACO (Mouvement de Libération Nationale des Comores), aux côtés d’une génération de compatriotes nés à Zanzibar : « Au moment, où nous décidons de créer le mouvement, je joue encore au nouveau venu, bien que mon séjour, de mai à décembre, m’ait ouvert les yeux sur la question politique. Je voyais comment les gens militaient à Zanzibar. Je me rendais aux meetings des différents partis. Je me tenais au courant de ce qui se passait. Je me laissais également surprendre par les événements. De voir qu’on pouvait publiquement déclarer « mkolo nalawe», devant un micro, me perturbait. Je n’imaginais pas la chose possible ».

Neuf mois avant l’indépendance de Zanzibar, lors d’un grand raout de l’OSPA (Organisation de Solidarité Afro Asiatique) à Moshi en mars 1963, Abdou Bakari Boina et ses amis officialisent l’existence de leur mouvement. Lui, reste en retrait, agit dans la clandestinité, tenu qu’il est par son contrat d’enseignant-maître auprès de la communauté comorienne. Il dépend alors de l’administration coloniale française. Un séjour aux Comores en 1963 précipite cependant les événements, puisque les français se mettent à le suspecter du pire. Il était alors en train d’établir une cellule locale pour le mouvement. « A l’époque, Hassan Abdulkarim s’occupait du transit maritime pour la société Bambao. Et c’est grâce à lui que j’ai pu repartir. Par bateau, le 6 décembre 1963, et en toute clandestinité ».C’est peut-être de là que date la légende de l’insoumis dans l’opinion. Nul ne peut le dire, Abdou Bakari Boina étant mort, mais il apparaît que le récit de son exfiltration fera naître une grande espérance dans les consciences figées de l’époque…

C’est en 1965 qu’il devient officiellement secrétaire général du MOLINACO. De son vivant, il en parlait comme d’une intronisation par défaut : « Je ne me voyais pas à l’avant-scène. Je ne m’en sentais pas capable. Je mentirais, en prétendant le contraire. S’il s’était trouvé un compatriote plus calé, plus averti et mieux préparé, j’aurais, volontiers, cédé ma place. Les Comoriens disent qu’en l’absence du coq, la poule s’improvise maître en chant. Elle joue les chantres, et j’étais la poule de service. L’évidence voulait que je chante à la place du coq ». Abdou Bakari Boina était connu pour être un homme humble, que l’ambition politique n’a jamais su transformer en cador capricieux, imbu de pouvoir, au point de devoir s’inventer une épopée. Il aimait conter les exploits de ses compagnons de route et n’omettait jamais de rappeler que son combat, sans les autres, aurait été vain. Une qualité rare et appréciable dans un archipel où les leaders politiques aiment bien montrer que sans eux le pays n’aurait pas existé.

Abdou Bakari Boina savait plus que tout le goût des larmes desséchées d’un peuple, qui attend encore son heure. « Je regarde la manière, dont l’Histoire s’est faite dans le temps, et dans le monde, disait-il. Un pays sous dictature subit le joug du tyran, dix, vingt ans, mais après arrive le couperet. Il finit par tomber. Que ce soit par la force ou non, le changement se produit. Il n’est de soleil qui ne se couche un jour ». Tôt ou tard, ce peuple, s’évertuait-il à dire, le sien, survivra au déluge annoncé des temps de la colonie. Mais cela est une autre histoire qu’il appartient, désormais, aux vivants d’écrire. Abdou Bakari Boina est mort ce mercredi 14 mars 2018, la tête haute et le regard fier d’avoir combattu pour son pays depuis cinquante ans, sans avoir vacillé une seule fois de la position qui était la sienne. A savoir que tout peuple a droit à sa liberté en ce monde.

Soeuf Elbadawi

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