Le grand mariage de Badroudine

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Diffusé le jour de la Saint-Valentin sur France O et disponible en replay, Le grand mariage de Badroudine Saïd Abdallah interroge la coutume du « Anta » comorien, union au prix exorbitant récemment célébrée par ses parents.
Qui sont donc ces Français à double voire triple culture, nés ou ayant grandi en France de parents étrangers ? Quel sera leur avenir dans une métropole attirée par l’extrême-droite où leur citoyenneté est régulièrement questionnée du fait de leur couleur de peau et leur nom de famille ?
Venus chercher une vie meilleure, la plupart de ces familles se sont installées autour des villes de l’Hexagone, dans ces grands ensembles de béton appelés « banlieues ». La famille Saïd Abdallah n’a pas dérogé à la règle. Arrivée en France en 1994, elle s’est installée à la cité des 4000, à La Courneuve près de Paris, avec son fils aîné, Badroudine.
Vingt-trois ans plus tard, le voici face caméra avec ses parents. Monsieur et Madame Saïd Abdallah sont parvenus à s’offrir « Le grand mariage » aux Comores, cet archipel d’îles situé dans l’Océan indien, et dont le billet d’avion avoisine les 1400€ par personne. Aîné de huit enfants, leur fils Badroudine Saïd Abdallah, réalisateur de ce documentaire, les filme, les suit et les interroge.

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Les hommes de la communauté comorienne de La Courneuve parlent dans un premier temps de cette tradition du « Anda » qui veut que chaque famille dépense des sommes astronomiques pour permettre à l’époux d’atteindre le statut de « wandru wadzima » (homme accompli). « Ce grand mariage, si tu n’es pas capable de le faire alors ne pense surtout pas retourner aux Comores », témoigne l’un d’entre eux. Badroudine Saïd Abdallah se filme à leurs côtés, sur un banc du quartier ou à la mosquée. Dans son parti pris de mise en scène, il n’y a pas un « eux » et un « lui », il y a un « nous », mais un « nous » perpétuellement interrogé par ses regards et sa voix-off.
Au domicile familial, Badroudine Saïd Abdallah interroge ensuite ses parents. Sa mère, discrète, répond par bribes à ses questions sur le pourquoi de cette tradition et le pourquoi de tous ces frais engendrés. « Oui, à cause de vous, je crois que j’ai réussi ma vie », murmure-t-elle en tirant sur son voile. Son père, imam dans le quartier, donne des réponses qui sonnent plus comme une morale que comme une explication.
« J’me tire »

Puis la famille atterrit aux Comores et se fait accueillir comme une reine. On crie, on chante, on offre un collier de fleurs à la mère, heureuse de revenir au pays. Lorsqu’il l’interroge, Badroudine Saïd Abdallah n’obtient pas vraiment de réponses. Car sa mère ne sait pas comment se déroule un grand mariage. C’est donc une tante qui expliquera la raison de ces multiples sacs de riz distribués à la famille et au voisinage.
Le père, stoïque, souhaite faire honneur à sa famille. Fier d’avoir amené sa progéniture au pays, il demande à son fils aîné de conduire la prière. S’ensuivront des festivités où les billets en euros pleuvent à tout va et une relation particulière entre Badroudine Saïd Abdallah, considéré comme « je viens », et son cousin Omar considéré comme « je reste ». Omar est à l’image de ces jeunes qui chantent par cœur le titre J’me tire du rappeur Maître Gims et fantasment sur la vie en France : « Là bas, tu peux avoir 6 millions de francs comoriens (12 000€, NDLR) en deux mois ! »

Cruelle schizophrénie d’une classe ouvrière luttant en France pour sa survie mais se devant de flamber au pays, Le grand mariage est un documentaire à la première personne touchant et empreint d’une terrible lucidité. Alors que les parents ont accompli leur destin, la pression se détourne, lentement mais sûrement, vers le fils aîné. Un fils aîné qui a fait ses armes en France en tant que journaliste, d’abord au Bondy Blog, puis sur France Inter, Canal + et ARTE. Un fils aîné qui aspire à vivre sa vie et s’amuser comme tous les jeunes français de son âge, mais sur qui pèse le poids de la tradition. Pour l’honneur de la famille.

Comme Badroudine Saîd Abdallah, nombreux sont les cinéastes à interroger la culture héritée de leurs parents. Cette vie d’ailleurs, cette vie d’avant. Des documentaires Les Sénégalaises et la sénégauloise d’Alice Diop (2005), Entre deux terres de Nadja Harek (2015) à la fiction Né quelque part de Mohamed Hamidi (2013), ces films de la diaspora rappellent à quel point les Français nés de parents étrangers sont tiraillés entre loyauté familiale et sentiment de trahison lorsque vient l’heure de faire des choix de vie individuels.

Claire Diao / Bondyblog

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