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L’enterrement de l’ancien ministre Ali Mroudjae est aujourd’hui

La nation comorienne vient de perdre un grand homme. L’ancien premier ministre Ali Mroudjae sera enterré aujourd’hui.

En ce moment se déroule sa prière mortuaire et les hommages de la nation.

Pour Nakidine Matoir, Les Comores perdent un patriote

Ancien Premier Ministre de la République Fédérale Islamique des Comores, Ali Mroudjaé est décédé en cette matinée du 02 mai 2019 à Moroni. Il aurait eu 80 ans le 02 août prochain.
Ali Mroudjaé est mort jeudi matin à Moroni. Il a succombé à la suite d’une longue maladie. Avec cette disparition, les Comores perdent un patriote.

Une carrière débutée dans l’enseignement
Ali Mroudjaé a débuté sa carrière dans l’enseignement. Après des études supérieures à l’Ecole Normale d’instituteurs de Tananarive, où il obtient le bac, sciences expérimentales et le certificat d’aptitude pédagogique, il retourne aux Comores pour enseigner au Collège de Moroni. Trois années plus tard, il reprend des études universitaires à Tunis puis à l’Ecole normale supérieure de Saint-Cloud.
Il en sort en qualité d’inspecteur pédagogique de l’enseignement primaire.
De retour aux Comores, il est nommé conseiller pédagogique à Anjouan, à Mohéli puis à Mayotte. C’est durant cette période que Ali Mroudjaé a tissé des liens politiques dans toutes les îles. Selon lui, « cette période a été riche, car au-delà de la connaissance des Comores profondes, il a pu nouer des liens fraternels avec toutes les couches sociales comoriennes qui lui ont donné envie d’embrasser la carrière politique ».

Une carrière politique riche…
Membre fondateur du parti blanc, il a porté les couleurs de ce parti lors des élections législatives de 1970. Ce scrutin aurait été marqué par un trucage électoral. Souhaitant introduire un recours en annulation auprès de la Cour Constitutionnelle française, il a renoncé sous la pression du Haut-Commissaire de la République et des notables de Moroni. Lors d’un entretien en 2008, M. Mroudjaé m’a confié en ces termes : « je sais que j’ai gagné cette élection législative. A Mayotte où j’ai enseigné, j’ai fait le trop plein. Malgré le soutien d’Abdallah à mon concurrent, j’étais en tête à Anjouan. J’ai bénéficié du soutien des ténors politiques de Mohéli. A la Grande Comore, j’étais aussi majoritaire. Les Comoriens ont voté pour moi. Massivement pour le parti que je représentais. Mais le soir des élections, tout a changé et tout est falsifié. J’étais déterminé à défendre mon droit. Face à la pression du Haut-Commissaire et notamment des notables et de la famille de Moroni, j’ai dû céder. Ce qu’il ne fallait pas faire ».
Bien qu’il ne soit pas élu à l’Assemblée nationale française, il débute une riche politique ministérielle. Ministre de l’enseignement sous la colonisation, il devient le premier ministre des affaires étrangères sous l’indépendance. A ce titre, il dirigea la délégation comorienne à Kampala pour l’admission des Comores à l’organisation de l’unité africaine (OUA). A l’admission des Comores à l’OUA, « j’ai été très fier de porter haut les couleurs des Comores. C’est une fierté collective. Un destin national. Enfin, nous sommes une nation ! » selon ces termes. De retour à Moroni, cette carrière a été interrompue à la suite du coup d’Etat d’Ali Soilih le 3 août 1975.

Accusé de tentative de coup d’Etat par le régime d’Ali Soilih, Ali Mroudjaé a marqué les esprits en dédouanant ses amis et assumant seul la responsabilité du putsch contre Ali Soilih. Durant son procès radiodiffusé, Ali Mroudjaé déclara « j’assume la responsabilité de ce coup d’Etat. Je suis l’organisateur ». Il fut condamné à la perpétuité.
Libéré le 13 mai 1978 après la chute du régime d’Ali Soilih, il dirige de nouveau la diplomatie comorienne. Contesté par certains pairs africains progressistes à cause de la présence de mercenaires aux Comores, il a dû défendre le pouvoir de Moroni et normalisé les relations entre les Comores et les autres nations africaines.
En 1982, le président Abdallah le nomme Premier Ministre succédant à Salim Ben Ali. Il forme le trio qui entoure Abdallah : Mohamed Taki à l’Assemblée fédérale, Saïd Hassane Saïd Hachim au gouvernorat de Ngazidja et Mroudjaé à la primature.
En 1984, c’est un tournant pour le régime d’Abdallah. A la suite de la réélection du président Abdallah en septembre 1984, il fait procéder à une réforme constitutionnelle majeure : suppression du poste de premier ministre, donc le président exerce totalement les fonctions de chef de l’exécutif et la vacance de pouvoir sera confiée au président de la Cour Suprême et non à celui de l’Assemblée fédérale. Mohamed Taki ayant appris ce projet de réforme a choisi l’exil en France en décembre 1984.
En janvier 1985, Ahmed Abdallah procède un remaniement ministériel nommant 4 ministres d’Etat : Ali Mroudjaé devient ministre d’État et numéro deux du gouvernement, chargé de neufs postes ministériels dont celui de l’Éducation Nationale, Ahmed Abdou, ministre d’État chargé de plusieurs ministères dont celui des sociétés d’État, Ali Bazi Salim, ministre d’État chargé entre autre de l’Equipement et Saïd Hassane Saïd Hachim , ministre d’État dont celui de l’agriculture et des relations avec le Parlement.

En septembre 1985, le président Abdallah nomme un nouveau gouvernement qui marque l’éviction des 4 ministres d’État. Seul Ahmed Abdou reste fidèle à Ahmed Abdallah. Said Hassane Said Hachim m’indique avoir démissionné en solidarité avec Ali Mroudjaé. Abdallah souhaitait garder les autres ministres sauf Ali Mroudjaé. Pour quelle raison ? Deux idées semblent avancer : primo, Ali Mroudjaé était devenu de facto depuis le départ de Taki, le puissant du régime. Deuxio, Ali Mroudjaé était bien perçu par les milieux français de l’époque, ce qui n’était pas du goût d’Ahmed Abdallah.

En 1990, lors des obsèques officielles organisées en mémoire du président Abdallah, il est le seul opposant au régime à y être présent. Il m’a confié en ces termes « la politique nous sépare, mais l’humanité nous unit ».

Candidat aux présidentielles de 1990, il a été battu dès le premier tour avec un score de 9%. Il soutient au second tour le candidat du pouvoir, Said Mohamed Djohar. Nommé Ministre d’État chargé de l’agriculture, il a décidé de démissionner en 1991. Cette démission marque la fin d’une riche carrière politique.
Membre fondateur du Comité du 13 mai, Ali Mroudjaé était attaché au combat pour la réintégration de Mayotte et l’émergence d’une nouvelle élite politique.

Un Homme d’État empreint d’humanisme

J’ai eu l’occasion de m’entretenir plusieurs fois avec Ali Mroudjaé. Ma dernière rencontre avec lui date d’il y a moins de deux ans. Malade, il n’a pas su assister aux obsèques de ma défunte mère le 8 mai 2017. Il a souhaité me rencontrer afin de me présenter ses condoléances et évoquer les liens fraternels et familiaux qui nous unissaient. De mes nombreux échanges avec lui, je conserve dans mon mémoire, l’image d’un homme austère, fin gourmet et d’un Homme d’Etat.
Ali Mroudjaé avait le courage, des convictions, des valeurs et du caractère. Il est resté constant dans son combat pour l’indépendance des Comores. Sous les geôles d’Ali Soilih, il demeurait constant, malgré les tortures, à défendre ses convictions pour l’édification d’une autre nation. Son humanisme transpirait dans ces propos.
Ali Mroudjaé, malgré des décisions contestables prises dans ses différents postes ministériels, incarnait de nombreuses qualités : gentillesse, droiture intellectuelle, simplicité, don de soi, absence de langue de bois, fierté, haute idée des Comores rigueur, bref un Homme d’État.
Si les Comores perdent un patriote, je perds un oncle et un ami. Ali Mroudjaé a toujours été un oncle présent, toujours intéressé par le parcours scolaire et universitaire, ainsi que la carrière professionnelle de ses proches dont moi. En cette journée de tristesse, certes le temps saura adoucir nos peines sans jamais effacer l’empreinte de son souvenir. Ceux que nous aimons ne meurent jamais. Nous vous gardons toujours présents en pensée et en rêve.
Paix à son âme Incha Allah Amine.
Nakidine Mattoir, Historien.

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