M’Toro​ Chamou​ : « Je ​prône la réconciliation entre Mayotte et les Comores »​

Chamou
Chamou
M’Toro​ Chamou​, le chanteur mahorais à la voix mélodieuse, ​40 ans, ​est de retour sur scène avec un 5ème album, « Punk Islands ». Un opus très rythmé, mêlant sonorités traditionnelles mahoraises et occidentales, telles que la pop, le rock, le blues. Derrière sa musique entraînante, ce sont des textes poignants que propose l’artiste engagé, qui évoque l’avenir incertain de Mayotte, sous administration française, créant des divisions avec ses voisins de l’archipel des Comores. Entretien avec un faiseur de paix, qui prône la culture mahoraise et rêve que son île natale devienne prospère.

A Paris,

Il n’y a pas deux artistes comme M’Toro, qui paraît 20 ans de moins que son âge. Même lorsqu’il vous rencontre pour la première fois, il vous parle comme si vous étiez parmi ses amis intimes : « Alors comment ça va ? J’espère te voir au concert on va passer un super moment ! ». Arborant fièrement ses dreadlocks, les coiffant à sa manière, dont lui seul a le secret, c’est avec humour qu’il répond aux questions de l’interview, avec des phrases souvent entrecoupées de ses grands éclats de rire. Très expressif, il n’est pas rare qu’il se lève, sautille, pour exprimer sa pensée avant de nouveau éclater de rire. La joie de vivre semble être une seconde nature chez lui. Cela n’a rien d’étonnant pour celui qui est né à Mayotte, puis a vécu en France, à Marseille, et désormais vit à La Réunion, où il a déposé ses valises. Mais derrière cette apparence joyeuse, c’est un homme meurtri et très sensible à la déchirure entre Mayotte, qui appartient à la France, et l’archipel des Comores. « Deux pays frères », comme il dit, mais qu’aujourd’hui, « le système néo-colonialiste français divise ».

Afrik.com : Dans votre musique, on entend différentes sonorités musicales. Etait-ce important pour vous de préserver l’identité musicale mahoraise ?​

M’Taro Chamou : L’objectif ​de départ était que je ​puisse mélanger de la musique traditionnelle mahoraise à la pop, au rock et ​au ​blues sans ​pour autant me dénaturer. C’était ​en effet ​important​ ​pour moi de garder, dans ma musique,​ l’​identité musicale de mon pays.

Dans l’album, vous évoquez des thèmes très sérieux et profonds, tels que la difficile situation politique, économique et sociale à Mayotte, sous administration française. Vous y évoquez aussi des divisions instrumentalisés par les politiques entre Comoriens et Mahorais. Pourquoi ces sujets très politiques vous tiennent-ils tant à cœur ?

J’ai trouvé le nom de l’album un an avant de commencer à composer les textes. Je me sens en effet animé par le fait de faire passer ce message de paix et d’unité entre Mayotte et les Comores à travers ma musique. J’ai l’habitude de dire que mon diplôme c’est ma musique. J’estime que les Comoriens qui meurent tous les jours en traversant en bateau pour aller à Mayotte meurent chez eux car c’est le même peuple, nous sommes des frères. Ce sont les politiques qui ont divisé les Mahorais et Comoriens. Ils ont instrumentalisés tout cela. Ils font croire aux Comoriens que tous ceux qui ont pris leur indépendance ne peuvent pas se développer et ça marche moins bien chez eux qu’à Mayotte. Comme un miroir en face d’eux, ils voient les jeunes Mahorais bien habillés et ont l’illusion que les choses se passent mieux là-bas alors qu’il n’en est rien. Les politiques jouent sur cette spirale pour nous diviser. Si la situation continue ainsi, il n’y aura pas de futur à Mayotte. Le chômage des jeunes est très importants, ils n’ont aucune perspective d’avenir alors qu’ils feront les adultes de demain.

Quelle serait la solution alors pour sortir de cette situation​ ​ ?

Pour qu’il y ait de la stabilité, nous devons travailler sur ce que nous partageons ensemble​ avec nos frères Comoriens​. Nous devons valoriser notre culture commune car les politiques veulent qu’on se déchirent. A nous de mettre un terme à tout cela, en nous souvenant constamment que nous sommes qu’un même peuple. ​D’autre part, Mayotte a besoin d’un retour aux sources. Sinon ça n’ira pas. La violence ​y ​est omniprésente car lorsque nos frères Comoriens tentent de traverser la mer pour venir à Mayotte à la recherche de meilleures conditions de vie, ils sont souvent refoulés. En revanche, on autorise leurs enfants à rester. Et ces enfants qui errent dans les rues, livrés à eux-mêmes, démunis, ​délaissés par l’Etat, tombent souvent dans les méandres de la violence. Les autorités publiques sont responsables de cette situation car elles se doivent d’encadrer ces enfants qui grandissent sans aucune perspective d’avenir.

​D’où vous vient votre ​passion​ pour la musique ​ ?

J’ai eu la chance de vivre dans​ une famille où la musique était omniprésente. ​Mon père était un grand chanteur​ qui jouait du tambour aussi. En fait​,​ la musique chez nous était pratiquée par mes arrières grand-parents. Mon arrière grand-mère nous racontait d​e​s histoires ​souvent accompagnées de musique. C’était un moment qui nous permettait aussi de conna​î​tre ​notre ​ancienne langue qui se déforme avec le temps. J’ai commencé à faire de la musique à l’âge de 12 ans. Au départ,​ j’étais danseur​ de rap, de soukouss et de break dance. Mais la musique a fini par me rattraper. A l’âge de 19 ans​,​ j’ai recommencé à chanter.

​A​vez-vous ​pu faire des études ?

Il faut savoir qu’à Mayotte, ma génération a été sacrifiée car elle n’a pas eu la chance d’étudier. A cette période​, ​il n’y avait pas de possibilité d’aller à l’école. Pour cela il fallait se rendre à Madagascar alors que Mayotte était un département français. ​J’​ai commencé à aller à l’école à l’âge de neuf ans. Je l’ai fait de mon plein gré. Pour pouvoir s’inscrire, il fallait présenter un carnet de santé. Ma mère était absente ce jour-là. Mais comme j​’​ai toujours été quelqu’un de très curieux​,​ j’ai tout mis en œuvre pour pouvoir être inscrit à l’école. Mais je n’y ai pas fait long feu, étant donné le retard que j’ai accumulé. Aujourd’hui​,​ les choses se sont un peu améliorées par rapport à mon époque mais le niveau d’éducation reste encore très bas. De plus, les enfants pensent plus à faire la fête que ​d’aller à l’école car ils ne sont pas encadrés par les adultes comme il le faut.

Vous êtes né et avez grandi à Mayotte. Qu’est-ce qui vous a poussé à partir à l’étranger ?

J’ai pensé à partir quand j’ai commencé à galérer tout simplement.(Rires). Je ​me ​suis dit quitte à galérer autant galérer à l​’​étranger que chez moi.​ (Il éclate de rires).​ Je n’avais rien à perdre. C’est ainsi que je me suis rendu à La Réunion durant​ un an​, ​en 96. Ça été une belle expérience, qui m’a permis de découvrir d’autres artistes et de travailler ma musique… La Réunion avait plus de moyens que Mayotte pour les artistes comme moi qui souhaitai​en​t se développer. Après un an là-bas, je suis parti en France. Je me suis in​s​tallé à Marseille, où j’ai rencontré de nouveaux musiciens et artistes. J’ai aussi participé à de nombreux Festivals. J’​ai ​appri​s beaucoup de choses même si je pensais tous les jours à Mayotte et faisais des comparaisons entre ce qui était mieux là-bas et ici. En étant en France, j’ai réappris à me connaître, à écrire en mahorais. Alors que si j’étais resté à Mayotte, je me serai perdu. D’autant qu’il n’y avait aucun encadrement pour les jeunes.

Vous avez fondé le label « Le cri de l’océan indien​ » pour vous auto-produire​. Racontez-nous​ comment​ cette aventure ​a commencé.

En étant à l’étranger​,​ j’ai fini par comprendre pourquoi la musique mahoraise avait beaucoup d​e​ mal à s’en sortir et à s’exporter. Et c’est comme cela que j’ai eu l’idée de fond​er​ le label qui est en fait un collectif ​d’artistes qui se sont réunis pour s’auto-produire. ​Ensemble, on peut faire plus de choses. Mon album Punk islands est le premier produit par « Le cri de l’océan »​. J’ai toujours produit moi-même ma musique. C’est quelque chose qui me tient vraiment à cœur.

​Quel regard portez-vous sur la situation des artistes à Mayotte, qui est loin d’être aisée ?​

Il faut tout faire pour faire jouer les artistes sur scène. Or, il n’y a pas de salles de répétitions​ à Mayotte​, ni de salles de spectacles. Quand il pleut ​par exemple, ​on ne peut rien faire. Les artistes ne peuvent pas s’organiser. Il n’y a pas d’élus pour la culture et c’est un grand problème car qui dit culture​,​ dit identité. Les politiques ont peur que ​les ​Mahorais s’identifient à leur propre culture, mais ​font tout pour​ qu’ils s’identifient à la culture française. On veut les assimiler à la culture française. Les Mahorais ​ne ​peuvent ​ainsi ​pas réfléchir en tant que Mahorais, ni Africains. ​Or il s’y passe beaucoup d’injustices créées par la France qui leur réclame des taxes sur leurs terres alors qu’ils n’ont pas les moyens de les payer. ​D’un autre côté, les élus ​Mahorais ont peur qu’en se révoltant, Paris leur tourne le dos ​et ​que cela mette en danger leur appartenance à la France. ​

 

afrik.com

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